Frapper le crâne, pour le Carrousel, ce n’est pas aller à la pêche.

Où commence le crâne, où s’arrête t’il ?

Ach, le coup crânien, le schaitelhau, le scheitellhau, le crânien, le scheit… ah merde, que de noms compliqués pour désigner une bête frappe sur la tête. Sur la tête ?

Vous le savez sans doute, bande de lecteurs soit disant érudits, mais je vais le rappeler pour les retardataires, le coup crânien est une des cinq attaques principales du système liechtenauerien « orthodoxe ».

  • Par coup principal, je n’entends pas « coup fondamental », parce qu’en fait, c’est pas ça. C’est plus ici une attaque qui va servir de base didactique pour enseigner une série de dynamiques qui lui sont spécifiques. Un maître quoi….
  • Par orthodoxe, je parle de tradition littéraire, c’est à dire que je réfléchis dans un cadre précis, celui du suivi littéraire. La science, quoi, pas le ressenti perso sur les liens entre les « techniques ».

Alors, comme d’habitude, vous connaissez la musique, il faut s’intéresser à ce que disent les sources. Le poème de Liechtenauer le grand sage dit:

Le crânien menace le visage. Avec son virage, il met la poitrine en danger. Ce qui en vient, la couronne s’en empare. Entaille le long de la couronne, ainsi tu brises bien son fort. Resserre les frappes et repousse-le d’une entaille. Je loue le coup crânien s’il ne vient pas trop doucement.

Bon, comme d’hab, ce poème, il est naze, et il faut s’attacher à son commentaire pour comprendre deux trois trucs.

D’abord, on nous explique que le coup crânien est conçu pour briser la garde du fou (ou du peuplier, suivant les témoins manuscrits). Il peut permettre de tournicoter l’épée pour menacer la poitrine.

Généralement on trouve ensuite une description d’un exemple de coup crânien, sur laquelle j’aimerais bien revenir.

Prenons le texte orthodoxe, classique:

Voici comment le faire. Lorsque tu te rapproches de lui et qu’il se tient devant toi dans la garde du fou/peuplier, alors avance ton pied gauche et maintiens ton épée vers ton épaule droite, en garde. Bondis alors vers lui et donne une attaque avec le vrai tranchant, fort et par dessus. (encore une fois, j’en profite pour rappeler que « stark » désigne parfois le fort de l’arme et qu’il est particulièrement intéressant de tenter de remplacer, pour voir, le sens classique par celui ci)

Bon, pour l’instant, c’est clair, on saute VERS l’adversaire et on frappe du vrai tranchant. Les précisions rigolotes viennent maintenant. On frappe « Sur sa tête« . Terme utilisé « kopff« . Rien de bien mystérieux. Là, aucun élément ne permet de dire qu’on montre les bras au dessus de la tête, comme on le voit parfois.

La mention « So beleib hoch mit den armen » vient en fait après, lorsque l’autre vient parer notre coup. Le mot « beleib » étant similaire à « bleiben« , qui signifie rester. Ce qui semble indiquer que les bras sont dans la posture décrite avant, quand on a frappé la tête. On ne sait pas si les bras sont hauts devant nous, ou hauts dressés bien au dessus du front comme on le voit souvent. Les rares illustrations, mentionnées à la fin de ce billet sous la forme d’un exemple tiré du Ms.Germ.Qu.2020, et qui montrent ce mouvement de contre, s’attachent à illustrer des bras levés raisonnablement. Car une fois que l’adversaire vous pare votre « coup crânien« , le texte vous dit :

laissez vos bras en haut et de soulever le pommeau de l’épée, avec la main gauche, afin de passer la pointe en dessous de ses quillons pour atteindre sa poitrine.

Notez la délicate posture du pied du mec en rouge, qui laisse interpréter une marche vers sa propre gauche pendant qu’il manœuvre son épée par dessous.

Tout tourne donc autour de ce que la cible initiale est, en réalité. Et là, pas de bol, puisque le mot du texte descriptif est « kopff« . Rien de bien folichon. Il faut donc se rabattre sur le terme constitutif du coup, le mot « scheitel« 

Comment donc identifier ce qu’est ce « scheitel« , ce « crâne ? Une zone précise ? le sommet de la tête ? C’est souvent ce qui est retenu, et le terme allemand est actuellement porteur du sens « sommet« , en effet.

Peu de sources martiales d’époque étant croisées avec un traité d’anatomie ou un manuel de découpe bouchère sur cuissot de jeune fille en fleur, nous n’avons pas de réel référence. Sauf… sauf qu’encore une fois, un homme nous sort du sable. Joachim Meyer, qui finira bien par gagner ses galons de super héros de l’escrime, décrit, au début de son traité sur l’épée longue, les différentes parties du corps humain. Au détour d’une phrase, il annonce que:

Cependant, aujourd’hui, nous autres allemands attaquons plus spécifiquement la tête, particulièrement durant le travail manuel et les enroulements. J’ai donc également divisé cette dernière en quatre parties identiques, à savoir le haut, autour du crâne, et le bas, autour du cou et de la mâchoire, mais aussi à droite et à gauche. Et comme on trouve une oreille de chaque côté, on les appelle généralement oreille droite et oreille gauche.

Oh, oh, mais en voilà des précisions intéressantes. Et je ne cache rien: le terme original que j’ai traduit en « crâne » c’est « scheitel« . Pour J. Meyer, ce mot semble désigner non pas le sommet de la calotte crânienne, mais bien la totalité supérieure du crâne, seule la partie mobile de la mâchoire en étant issue. Et oui, les mâchoires sont incluses dans le haut car tout au long de l’oeuvre de Meyer, elles sont un repère pour les frappes descendantes. Ça se discute, et au pire, on pourrait mettre la ligne verte du dessin ci dessous au niveau du nez. Vous conviendrez que ça ne change pas grand chose au raisonnement: le « scheitel » désigne l’ensemble du haut de la tête, soit depuis les oreilles, soit, comme je le pense, depuis le haut des mandibules.

En GROS résumé

Replacez ceci dans le contexte du « coup crânien« . Que le coup « sur le crâne » soit en fait un coup tout con sur la tête et que les « bras levés » soient justes des bras levés raisonnablement et non pas hissés au dessus de la tête pour faire ce petit coup fouetté sur le haut du crâne, sur les 2cm² du « sommet » ? Même si je suis un fervent admirateur des systèmes martiaux occidentaux de la fin du Moyen Age, il faut tout de même reconnaître qu’une partie ne casse pas des briques niveau complexité et qu’on a parfois tendance à chercher le détail là où il n’y en a pas.

D’ailleurs, pour que vous réfléchissiez un peu, zieutez les illustrations liées au « coup crânien« . C’est pas franchement haut, comme bras.

Bon, après, ce n’est que ma lecture du « crânien« , hein.

Ou même pas, puisque J. Meyer, sage parmi les sages, ne considère pas cette attaque comme fondamentale et très importante. Les deux universaux, au XVe, ce sont les coups de dessus et les coups de dessous. Et au XVIe, ce sont les coups donnés droit ou donnés en renversant les mains.

Mais les universaux, c’est une autre histoire.

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