Joachim Meyer, ou le prologue qui se suffit à lui même. Et aux escrimeurs.

Avant propos à destination du lecteur

 L’honorable et libre pratique de l’escrime n’a jamais réellement été mise par écrit. Pourtant, de nos jours,  il y a beaucoup d’autres arts libres qui sont mis par écrit et dévoilés aux yeux du public, ce qui leur a permis d’atteindre leur apogée. Cet état de fait est du à deux choses bien précises.

En premier lieu, ce noble art s’appréhende avec la main et se pratique avec l’intégralité du corps. C’est pour cela qu’on le retient mieux par l’expérience que par les livres. Ceci m’a longtemps dissuadé, tout comme j’ai été retenu par les soucis et la dépense que tout cela impliquerait. Pourtant, de nombreuses personnes honorables m’ont raisonné au moyen des bons et sérieux arguments qui suivent:

  • D’abord, même si cet art s’enseigne principalement et avant tout par l’exercice du corps, c’est également aussi vrai que pour tous les autres arts. Or, il se trouve que les apprentis retiennent beaucoup mieux les choses qui sont organisées, inscrites et mises devant leurs yeux, dans un ordre pédagogique approprié. Après cela, il sera d’autant plus facile pour eux de l’acquérir et de le maîtriser par l’exercice du corps, bien plus que s’il n’avait été présenté qu’oralement et exposé par petits morceaux.
  • En second lieu, cette méthode permet aux esprits des apprentis de ne pas être trop durement affectés alors qu’ils sont soumis à une étude qui serait par trop intensive. Ils pourront au contraire s’appliquer à leurs autres activités durant le temps qu’ils doivent y consacrer.
  • En troisième lieu, les apprentis peuvent y trouver un support pour leur mémoire après avoir été correctement instruit par le bon maître, alors qu’ils ne peuvent emporter ce dernier avec eux partout où ils vont. Ils pourront pratiquer quotidiennement tout ce qui nécessaire, durant le temps nécessaire, et même après avoir appris tout cela, rien ne pourra se dérober à leur attention et ils n’en oublieront pas la majeure partie. Tout ceci n’arrivera pas. C’est pour cela que cet ouvrage sera bénéfique et utile à toutes ces personnes, et particulièrement aux jeunes seigneurs et aux autres dont la noblesse est directement liée à la pratique de cet art qu’ils doivent apprendre.

La seconde raison qui m’a retenu est que ce noble art de l’escrime est, en lui-même, particulièrement difficile à réduire dans les livres, ou à rédiger par écrit, parce qu’il réclame le travail permanent du corps. J’ai moi-même expérimenté cette contrainte, et je la considère, comme les gens intelligents pourront en juger, comme un problème majeur et capital. Mais comme je l’ai dit avant, il faut reconnaître encore une fois qu’il est parfaitement possible d’exposer sans peine chaque artisanat. Tous peuvent être beaucoup mieux saisis et compris par l’apprenti et avec l’expérience du corps quand ils sont présentés de manière ordonnée.

Je n’ai donc aucun doute que si cet art avait pu être rédigé et dévoilé avant notre époque dans un ordre correct et compréhensible, le noble art n’aurait pas autant décliné pour de nombreuses personnes. De nombreuses erreurs auraient pu également être évitées, des erreurs qui sont aujourd’hui devenues des vérités communes.

[…]

L’intégralité de l’art de l’escrime réside en effet dans deux éléments spécifiques.

  • Le premier de ces éléments, ce sont les coups de taille et d’estoc. Ce sont avec ces tailles et ces estocs que vous cherchez à attaquer et à vaincre l’adversaire.
  • Le second élément, ce sont les défenses, qui vous enseignent comment vous pouvez dévier ou rabattre les attaques que vous donne votre adversaire.

Maintenant, à propos du premier élément principal, à savoir les attaques, peu importe le nombre d’attaques qui vous sont présentés et enseignés. Retenez qu’il n’y a pas plus de quatre coups principaux et fondamentaux, d’où procèdent toutes les autres attaques. Ce sont respectivement :

  • le coup de dessus
  • le coup furieux
  • le coup médian ou horizontal
  • le coup de dessous

[…]

Le second élément principal est divisé en deux sous ensembles.

  • En premier, lorsque votre adversaire vient vers vous en donnant des coups de taille et d’estoc, vous devez le faire échouer en les attrapant et les écartant avec les quillons ou avec l’arme tendue. Vous devez être vif à réagir pendant qu’il récupère depuis le coup de taille ou d’estoc qu’il vient de donner afin d’être prêt à contre-attaquer calmement.
  • En second, ces coups de taille et d’estoc que l’adversaire vous donne, vous pouvez les attraper et les rabattre avec les premiers éléments fondamentaux. Ce sont des contre-attaques simultanées. Ainsi, lorsque votre adversaire vient vous attaquer avec un coup horizontal, vous pouvez neutraliser ce dernier avec le coup de dessus, en l’accompagnant du déplacement latéral correspondant, ce qui le rabattra au sol depuis le dessus. Ainsi, vous frapperez aussi sa tête. Inversement, lorsqu’il vous frappe depuis le dessus, vous pouvez vous emparer de lui avec une attaque horizontale haute, et ainsi le repousser loin de vous.

Ces deux éléments principaux en produisent un troisième à travers la pratique de l’escrime. Je l’ai appelé le milieu, ou le savoir-faire. Ce troisième élément incorpore les deux éléments principaux, en les utilisant de manière si proche qu’il arrive souvent que la défense et l’attaque se déroulent dans un seul coup. Enfin, nous avons l’art lui-même, qui nous enseigne comment l’on doit se préparer, donner et faire usage des pièces dans le travail, de manière correcte et adaptée, contre l’adversaire, chaque chose étant à sa place.

[…]

Depuis que j’ai entrepris ce travail pour honorer l’art, mais aussi pour le décrire dans la limite de mes capacités, j’ai beaucoup insisté sur le fait que les attaques étaient l’élément fondamental de toute l’escrime. Ensuite, en second lieu, j’ai présenté l’adversaire contre lequel vous devez envoyer vos tailles et vos estocs, ainsi que les différentes parties qui composent cet adversaire. En troisième lieu, j’ai montré comment envoyer les attaques contre les différentes parties de cet adversaire, qui ne se tiendra pas figé, en donnant de nombreuses sortes d’exemples. Le but recherché n’est pas que l’on se mette à copier fidèlement ces exemples. Il s’agit bien plus de permettre à l’apprenti d’être guidé et éduqué à travers ces exemples, afin qu’il sache comment donner et terminer ses attaques dans le bon tempo, en accord avec les occasions et les limites de son propre corps. Les coups de tailles, quelque soit le moment et le lieu où on les donne, ne peuvent se faire d’une manière codifiée et figée. Retenez ici que « seul le marché enseigne à l’acheteur ».

Voici donc mon conseil: si vous convoitez cet art. Comme je l’ai déjà dit souvent, vous devez apprendre à donner des coups de tailles et d’estocs avec puissance et précision, les bras tendus et en utilisant la force du corps tout entier.

[…]

C’est ici que les attaques s’adaptent à chacun, à son esprit, sa nature, la force et son agilité, car le faible doit chercher une autre voie que celle du fort lorsqu’il attaque, et inversement pour celui qui est fort.

[…]

Cette pratique est particulièrement ardue à décrire, d’abord parce qu’il faut dire où et quand chaque attaque peut se faire et comment les faire dans le bon tempo. Je devrais aussi être précis à propos de l’Avant et de l’Après dans chaque pièce, afin que chaque lecteur attentif puisse avoir une introduction profitable au labeur, car il est impossible d’établir une cission entre les trois parties que sont l’avant, le simultané et l’après. En effet, quel que soit le moment où deux personnes viennent avec leur arme, l’un va frapper avant, c’est le premier cas. De là, il est évident que l’autre frappera après, ou alors les deux frapperont simultanément. Maintenant, celui qui va frapper en premier devra prendre garde à ne rien faire qui puisse le mettre en danger. Par conséquent il ne pourra en tirer aucun avantage car il sera pris et débordé par sa propre attaque. Il faut également faire attention à la contre attaque et aux autres atouts que l’on gagne grâce aux attaques qui arrivent simultanément, afin que les escrimeurs ne se frappent pas mutuellement l’un l’autre, comme cela arrive souvent. C’est pourquoi, comme je l’ai déjà souvent dit pour tous les coups et toutes les pièces, je signale et j’enseigne avec application ce point spécifique : on doit utiliser des attaques pour provoquer, pour le faire sortir de sa position avantageuse, des attaques pour battre l’attaque que vous avez provoqué et instillé, afin de le dégager d’un coup, ou encore vous  emparer de lui avec une parade, et en troisième lieu des attaques pour le frapper, comme vous le verrez dans les traités du coutelas et de la rapière. C’est pour cela que le véritable art et son apprentissage sont ici placés ici au dessus de tout, car la raison humaine, la perspicacité, une remarquable vivacité de jugement, l’adresse et la vertu peuvent s’y manifester et se contempler. Car l’art dépend de l’être, ainsi une personne avec un esprit ingénieux réalisant une mauvaise pièce sera bien plus avantagée dans son travail qu’une personne faible d’esprit réalisant pourtant la meilleure des pièces.

 En effet, chacun pense différemment de son voisin, chacun fait donc de l’escrime différemment. J’ai donc pensé indispensable de présenter toutes les attaques possibles, comment les donner, comment renvoyer ce qui est donné contre soi. Ainsi, que l’on soit fort, faible, vif ou lent, on trouvera ici des choses intéressantes à apprendre. Car l’escrime est une activité tellement complète qu’à travers elle le corps tout entier se retrouve préparé à porter les armes avec talent. Lorsque quelqu’un sera préparé ainsi, il pourra s’adapter à toutes sortes d’activité, et tenir son arme en suivant tout ce que la situation exigera. Meilleur sera son entrainement, plus il lui sera facile de faire face à tous les cas de figure possibles. Quand à tous les autres bienfaits supplémentaires que l’on pourra tirer de cette activité, comme l’aisance et la santé du corps, je laisserais les personnes les plus sensibles s’en rendre compte par elle-même.

Joachim Meyer, Discours détaillé sur l’art de l’escrime, 1570, Avant propos. Traduction de P.A. Chaize

Publicités

Une réflexion sur “Joachim Meyer, ou le prologue qui se suffit à lui même. Et aux escrimeurs.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s