De l’élitisme en AMHE, ou l’absurdité faite homme.

Les mots rendent fous, croyez-moi.

Nous avons tous, dans un recoin de notre tête, le souvenir d’une phrase que nous détestons. Cette phrase résume, à travers ses mots, son rythme et sa ponctuation tout ce que nous n’aimons pas dans la vie. Pour certains, c’est « je n’aime pas les légumes » ou encore « l’art moderne c’est moche ». Ou le redoutable «Liechtenauer y fait pas comme ça, c’est nul.» . A mon sens, si plusieurs expressions mériteraient d’être sur la première marche du podium, celle qui sort définitivement du lot, c’est la phrase « Les AMHE sont une activité élitiste ». Combien de fois ai-je entendu cette phrase, assénée avec une force digne d’un dogme, certifié avec l’assurance de celui qui défend son bon droit… trop de fois pour être encore saint d’esprit, je pense.

  • Les sources sont complexes ? C’est parce que « Les AMHE sont une activité élitiste ». Aucune explication, par contre, sur ce lien incroyable qui lierait la complexité des sources de l’époque aux gens vivant au XXIe siècle.
  • Les discussions autour de la traduction et le sens du mot « shielhau » sont ardues à suivre ? Là, aussi,  c’est parce que « les AMHE sont une activité élitiste ». Le mot « Shielhau » étant bien évidemment la création d’un esprit pervers domicilié à Versailles et pas une réalité linguistique des arts martiaux médiévaux allemands.
  • Certains refusent de se mêler aux nombreux stages donnés un peu partout en France ? C’est parce que « les AMHE sont une activité élitiste » (véridique, j’ai vu cet argumentaire, de mes yeux vu). En effet, ces rassemblements sont la marque la plus évidente de l’élitisme forcené de personnes qui partagent leur savoir pour mieux piéger l’innocent auditeur. Peu importe qu’il s’agisse du piège le moins efficace du monde, puisqu’il ne piège personne.

Oui, mais voilà, au-delà de ces considérations particulièrement viles, il faut se poser la question franchement :

Les AMHE sont ils réellement une activité élitiste ?

 

Comprenez bien que sous cette phrase se cachent une foule de petites idées fortement désagréables, flirtant avec l’insulte non assumée et la demande en duel tellement bien cachée qu’elle ne pourra jamais se concrétiser. Élitiste sous entendrait qu’une petite communauté se réserve le droit de la connaissance et de la pratique, conservant jalousement ses méthodes, ses règles, ses codes, pour que personne, en dehors du groupe, ne puisse appréhender et maîtriser le sujet. Car sans ses pratiquants, les AMHE ne sont rien. Bref, si « les AMHE sont une activité élitiste », alors les pratiquants d’AMHE seraient une corporation qui distillerait son savoir à petite goutte, toujours en échange d’une contrepartie (si possible financière) et toujours à son avantage. En fait, les AMHE, ce serait un truc de boutiquier en charge d’un monopole. Un peu comme les écossais avec la caillasse.

Un peu comme le concours de conservateur, il est élitiste. Pas simplement très difficile...

Si vous ne pouvez pas prouver ceci, ce n’est pas parce que c’est complexe, non, non, c’est parce que c’est E.L.I.T.I.S.T.E.

Disons-le tout net, c’est partiellement faux, mais surtout extrêmement réducteur. Et c’est justement parce que c’est issu d’un raisonnement biaisé et de mauvaise foi patente que c’est une phrase qui me fait souvent sortir de mes gonds.

Pour clarifier la situation, il faut que nous soyons francs. Sans être franc, petit AMHEteur, point de salut. Les AMHE sont un sujet complexe. C’est indéniable et c’est le premier vrai problème : l’affirmation « Les AMHE sont une activité élitiste » confond complexité et élitisme. Car sous le sigle barbare AMHE, reconnaissons-le, difficile à définir, se cache une myriade d’activités parfois étranges.

Reprenons les mots, qui sont à la base de tout : Arts Martiaux. Historiques. Européens. Trois termes assez mal définis, assez mal délimités et sujets à tous les fantasmes, voire toutes les exagérations.

  • Les arts martiaux ? L’ensemble des pratiques de combat (excusez du peu) !
  • Historiques ? L’ensemble des sources historiques !
  • Européens ? L’ensemble du continent européen (ahem).

Bref, si l’on résume la chose simplement, les AMHE, c’est surtout ce qu’on veut bien y mettre du moment que deux éléments sont respectés. Le premier, c’est qu’on puisse faire remonter ce qu’on pratique à une source (de préférence technique, à mon humble avis, même si une sacrée bonne méthode peut permettre d’utiliser d’autres documents, tant qu’ils ont un rapport avec le combat individuel) tandis que le second élément exige que cela remonte avant 14/18. Parce qu’il faut bien une date butoir, au risque de voir les techniques de C4 ou de kravmaga rentrer dans la déjà très grande famille des AMHE. Sans même parler des techniques de soumission de la Gestapo (et non, ceci n’est pas un calembour, no no no). Et le Carrousel n’a aucune envie de voir ce genre de truc (oui, balancez le blabla sur le « politiquement correct », si ca vous plait) abominable dans un stage. JAMAIS.

Bref, les AMHE, c’est vague, très ouvert et basé sur un document. Vous me concéderez qu’on est loin de l’élitisme forcené d’une activité exigeant patte blanche. On serait en fait bien plus proche d’un anarchisme de fait structuré par des figures charismatiques qui sont renouvelées tous les 10 ans. Car le document historique, il est d’accès libre (a tout hasard, je rappelle que des petits malins, depuis les années 2000, donnent accès aux documents et à une partie de leurs travaux, gratuitement. Voire ne se font pas payer en transmettant librement leur savoir… les méchantes élites qui fabriquent des élites).

Et c’est ici que la notion de complexité fait son entrée, bousculant joyeusement de son pied coqué l’idée d’élitisme. Car les sources sont complexes, voire très complexes. Je ne vous ferais pas l’insulte de vous rappeler qu’une partie des théories sur la tradition liechtenauerienne est probablement issue d’une adaptation des mécanismes du dialogue chez Aristote allié à sa pensée de la Physique. Je ne vous rappellerais pas non plus que l’escrime « puérile » (et oui, je l’ai déja lue, celle là) du Ms.I.33, ou Liber de Arte Dimicatoria, base probablement une partie de sa pédagogie sur l’échange d’arguments au sein de la dispute, outil savant parmi les outils scolastiques.

C’est dur, quand on lit pas l’allemand. Mais quand on le lit un peu « Sch[eitel], Zor[nhau], Zw[erchau],üb[erhau] (erreur du graveur pour le dernier, c’est précisé dans le texte, il faut lire Unterhau.

Bref, aborder les sources, ou les expliquer, c’est fatalement être amené, à un moment ou un autre, à dire des choses plus complexes que « moi touche moi tue » ou « moi touche moi bouge toi tue moi« . Quoi que ceci est un peu complexe par sa simplicité… mais je m’égare. En effet, les documents cumulent les langues étrangères, parfois mortes, avec des illustrations difficiles d’accès, des textes obscurs et des méthodes nombreuses et variées, pouvant passer pour des querelles de chapitre aussi stériles et complexes que les débats sur la validation du sexe des anges dans la théorie du genre.

Prenons, par exemple, ce petit passage de Joachim Meyer

Beaucoup croient que le mot « indes » trouve son origine dans le mot latin « intus » et désigne le combat à l’intérieur, qui arrive lorsque l’on tourne ou que l’on fait un travail équivalent. Mais vous apprendrez que cela est faux. Je laisse aux latinistes le sens du mot « intus », mais le mot « indes » est un bon mot allemand. C’est un encouragement à avoir un jugement rapide, c’est-à-dire à être constamment en alerte.

Elit… complexe hein ? Et pourtant, riche d’enseignements si on accepte cette complexité. Car, en effet, que nous dit le joyeux Joachim, ici ? Non seulement il nous donne une définition claire du mot « Indes » pour lui (définitivement cette notion d’intervalle à saisir et de temps selon Aristote… ahem) mais ils nous enseigne aussi sur une autre version en vogue à son époque. Le mot « Indes« , pour certains, ne désignerait pas une réalité temporelle mais une réalité géographique: ce serait chercher à aller à l’intérieur de l’arme adverse. C’est carrément pas pareil hein…

Amusez vous a relire les sources germaniques début XVIe pour rire en remplaçant le « Indes » temporel par cet « Indes« . Vous allez vous marrer, et ce ne sera pas un humour élitiste.

Les AMHE ne sont pas une activité élitiste.

 

L’affirmation est tout aussi  péremptoire que la phrase qu’elle combat, mais pourtant, elle est vraie. Les AMHE sont à l’opposé de l’élitisme. A vrai dire, au cours de mes pérégrinations, je n’ai jamais connu d’arts martiaux aussi ouverts et coopératifs. Les AMHE, et notre président le rappelle souvent, c’est avant tout la communauté qui travaille, traduit et propose. Non, les AMHE ne sont pas élitistes. Par contre, ils peuvent devenir difficiles, dès que l’on désire aller plus loin que « je frappe, tu frappes, nous frappons ». Mais c’est une chose commune à toutes les activités humaines. Si vous voulez jouer correctement aux échecs, vous devrez vous investir. Les échecs sont ils une activité élitiste pour autant ? Et que dire d’un sport comme le judo, qui demande l’apprentissage d’une langue étrangère, d’une éthique japonaise relativement complexe et le port d’un uniforme de pratique ? Est-ce élitiste, ou exigeant ? Demande-t-il un comportement sectaire, ou bien juste de l’investissement ?

On pourrait même comparer ça à une activité aussi universelle que les mathématiques. Pour ce que j’en sais, les mathématiciens sont des gens capables d’un degré d’abstraction impressionnant, parlant un langage universel particulièrement complexe (je n’ai jamais rien compris). Sont-ils élitistes, ou juste compétents ? Je pencherais pour la seconde option : ce sont des gens compétents. Et si vous ne comprenez pas leur propos, peut être est ce tout simplement parce que vous ne maîtrisez pas les bases de la discipline. Ça n’en fait pas des gens élitistes pour autant. Peut être que la lacune vient de vous, en fait.

Je crois que vous avez la réponse. Tout cela est exigeant, tout cela est une preuve de compétence, mais il ne saurait être question d’élitisme. En fait, tout cela est bien plus positif qu’on ne le pense. C’est l’un des atouts de notre discipline : les AMHE vous autorisent de nombreux degrés d’investissements. Vous voulez venir dans une salle et pratiquer simplement, vous le pouvez, et à ce niveau, les AMHE sont au niveau de tous les sports modernes. Mais si vous désirez vous plonger dans les documents qui sont à l’origine de notre pratique, là aussi, vous le pouvez. Mieux encore, la Charte des AMHE vous en donne le droit le plus absolu.

Alors venez sur des stages, parlez aux gens qui vous parlent.Ne soyez pas un Gauckel !

Eux, par contre, ils sont un poil élitistes. Voire un peu sectaires.

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