« Pitié, ne me tuez pas »

Les lettres de rémissions ayant eu un certain succès comique lors des journées AMHE d’Arles des 25 et 26 janvier 2014, voici de quoi continuer la rigolade. Le texte à même d’intéresser les bretteurs est en gras.

Le document est tiré de la très gracieuse édition des lettres de rémissions accordées en Anjou entre 1580 et 1600, réalisée par Michel Nassiet, trouvable ici dans leur intégralité.

Henry, par la grace de Dieu roy de France et de Poulogne, a tous presens et advenir, salut.

Sçavoir faisons nous avoir receu l’humble supplicacion de Pierre Grafian, simple marchant et agé de vingt-cinq ans ou envyron, contenant qu’il est nepveu de deffunct Helye Grafian, qui avoit este marié avecques Vincente Rocher, a present sa veufve, laquelle depuis et en sa viduité auroit eu promesse de mariaige aveqes Pierre Letessier, et soubz icelle promesse, ledict Letexier l’auroit cogneue charnellement et d’elle eu ung enfant, et differant ledict Letexier d’accomplir leur mariaige en facce de notre mere Saincte Eglise, ledict suppliant, au non de ladicte Rocher, veuve de sondict deffunct oncle, auroit poursuivy ledict Letexier par davant l’official de l’evesque d’Angers, tant et tellement que le proces d’entre eulx estoit prest a vider contre icelluy Letexier, a l’occasion duquel proces ledict Letexier auroit conceu grande inimitié mortelle contre le suppliant, et finablement, le deuxiesme juillet dernier mil cinq cens quatre-vingtz et deux, qui estoit le jour et feste de la visitacion Notre Dame, ledict suppliant, estant pres le couvent des Anges, l’un des couvens de la petitte observance de sainct François en notre païs d’Anjou et au ressort d’icelluy, ou ledict suppliant, avecques plusieurs autres personnes qui y ont de coustume aller en grand nombre de tous coustez en devotion, s’estant acheminé ledict jour avecques ladicte Rocher audict voyaige et pour estre au service divin, et pour ce, party du lieu de la Curaye en la paroisse de Renazé, ayant porté avecques luy son espee qu’il a de coustume porter lorsqu’il va aux champs, ayans faict leur voyaige et assisté au service divin, seroient ledict suppliant et ladicte Rocher, avecques plusieurs autres, allé disner en la maison de René Gastebois, hoste, estant pres et joingnant ledict couvent, et ayant disné, sortant de ladicte maison pour s’en aller et auparavant retourner en l’eglise dudict couvent, ladicte Rocher et icelluy suppliant ne pensans en aulcune chose de mal, trouverent à la porte dudict logis ledict Letexier accompaigné de deffunct Pierre Bouré, l’ung de noz archers de notre prevost de Bretaigne, Gilles Gerbe, l’ung de noz sergens en Anjou et Jehan Gerbe, son pere, tous ennemis du suppliant et grandz amis dudict Letexier, lesdictz Bouré et Gilles Gerbe garniz de leurs espees, et lesquelz Texier et Jehan Gerbe, pere, s’adresserent à ladicte Rocher et l’injurierent sans occasion par ces motz, l’appellant « vesse, putain, grande guilleboudaine ».

Et ladicte Rocher et ledict suppliant, voullant poursuivre ledict chemin et aller en ladicte eglise pour eviter leur noise, iceulx Jehan Gerbe et Gilles Gerbe, Letexier et Bourré les poursuivoyent et disoient par mocquerie qu’il failloit aller fayre les nopces de ladicte Rocher et dudict Letexier, ausquelz ledict suppliant leur dist qu’ilz ne debvoyent ainsi injurier ladicte Rocher, sa tante, et qu’il leur debvoit suffire de l’avoir diffamee et perdue et qu’ilz en estoient en injustice. Sur quoy ledict Bourré s’adressa audict suppliant et luy dist ces motz : « Petit mignon, que veux tu dire ? » Quoy voyant ledict suppliant, et jugeant qu’ilz le voulloient quereller et excedder, s’advença pour s’en aller et se retirer vers ung chemin qui est pres et joingnant les murs et cloaison dudict couvent. Et lors ledict Bourré tira son espee et vint contre luy pour le voulloir tuer et semblablement ledict Gilles Gerbe. Lequel suppliant se retournant pour eviter leur furye, en fin ne pouvant plus fuyr sans peril de sa vie, tira son espee et mist son manteau sur son braz pour parer aux coups d’espee que luy tiroient lesdictz Bourré et Gilles Gerbe pour le tuer, qu’il parat avec son espee et son manteau au mieux qu’il luy estoit possible, lors leur disant : « Laissez moy ! Je ne vous demande rien. Ne me tuez pas ». Se reculant, et comme il estoit en telle necessité, ledict Jehan Gerbe, pere, luy jecta plusieurs pieres dont deux l’ataingnirent par la teste et ung autre par le costé, tellement qu’il en tomba par terre et laissa tomber son espee de la douleur desdictz coups. Et lors, ledict Gilles Gerbe s’efforça de luy donner ung coup par dessoubz son braz, et se voyant en tel peril, reprint son espee pour soy deffendre et se releva, et deffendant a touttes peine contre lesdictz Bourré et Gerbe, qui tousiours le poursuyvoyent et luy tirerent plusieurs coups d’espee pour le tuer. Finablement audict conflict, ledict Bourré se seroit trouvé frappé de deux coups d’espee, l’ung soubz le paleron de l’espaule et l’autre au ventre, et ledict Gilles Gerbe ung coup au braz, et estant ledict Bourré tombé, ledict Gilles print au corps ledict suppliant, et encores en se debat, ledict Gilles Gerbe Gerbe se seroit pareillement trouvé blessé sur le pied, ainsi quedepuis, le suppliant auroit entendu, et estant la une femme qui avoit une fourche, s’adressa audict suppliant, et furent separez par Jehan Gerard, l’ung de noz sergens audict Anjou qui, audict conflict, rixe et querelle, fist plusieurs deffences ausdictz Gerbe et Bourré et audict suppliant, de laisser ledict debat, et print prisonnier ledict suppliant, qu’il mena es prisons de Morfur-Crousle. Et lesdictz Gerbe, Jehan Gerbe et Letexier se retirerent en ladicte maison dudit Gasteboys pour soy fayre penser et medicamenter. Lequel Bourré, a l’occasion desdictz coups, et pour n’avoir esté pas bien pensé et medicamenté ou aultrement, l’exposant a depuis entendu qu’il seroit decédé. Et estant ledict suppliant prisonnier audict Morfur Crousle, le juge dudict lieu en auroit pris cognoissance et l’auroit interrogué et confronté, tesmoingné du tout, apostez et pratiquez par ledict Jehan Gerbe, taisant l’agression desdictz Gilles Gerbe et Bouré a necessité et deffence dudict suppliant, et veulent passer outre au jugement dudict proces. Nous requerant humblement, actendu ce que dict est, et qu’en tous cas il est bien famé et renommé, sans avoir esté attaint ne convaincu d’aulcuns autre cas, blasme ou reproche digne de reprehention, luy impartir noz lettres de gracce, pardon et remission.

Pour quoy nous, ces choses considerées, voulans misericorde preferer a rigueur de justice, audict suppliant avons quicté et pardonné, et par la teneur de ces presentes, de notre gracce specialle, plaine puissance et aucthorité royalle, et quictons et pardonnons le faict et cas dessudict avec toutte peine, amende et offence corporele, criminelle et civille en quoy, pour raison dudict cas, ledict suppliant pourroit estre encouru envers nous et justice, en mectant au neant tous adjournemens, deffaux, sentences, appeaux et ban, banissemens, arrestz, proces, contumaces et proceddures quelzconques, et tout ce generallement qui pour raison dudict cas, s’en pouroit estre ensuivy, mys ou donné contre luy, et de notre plus ample gracce, l’avons remis et restitué, remectons et restituons en ses bonne fame et renommée au païs et a ses biens non confisquez, satisfaction faicte a partie civille si faicte n’a esté et elle y eschet. Et sur ce, avons imposé et imposons silence perpetuel a notre procureur general present et advenir et a tous aultres. Si donnons en mandemant a notre senechal d’Anjou, ou son lieutenant criminel et gens tenans notre siege presidial Angers, au ressord et jurisdiction desquelz ledict cas est advenu, et a tous noz aultres justiciers et officiers ou a leurs lieutenants, et a chacun d’eulx endroict soy, si comme a luy appartiendra, que de noz presentes gracce, quictances, remission et pardon, ilz facent, souffrent et laissent ledict suppliant jouir et user plainement et paisiblement, sans en ce luy fayre mectre ou donner, ou souffrir luy estre faict ou donné, ores ne pour temps advenir, aucun arrest, destourbier14, trouble, en corps ne en biens, en aulcune maniere, lequel si faict, mys ou donné luy estoit, mectez le incontinant et sans delay a plaine et entierre delivrance et au premier estat et deu, car tel est notre plaisir. Et afin que ce soit chose ferme et stable a tousiours, nous avons faict mectre notre seel a cesdictes presentes, sauf en aultre choses notre droict et l’aultruy en touttes.

Donné a Paris, au mois de juillet l’an de gracce mil cinq cens quatre-vingtz et deux et de notre regne le neufiesme.

Signé sur le reply : par le conseil, Olier, visa contentor Mestral, et scellée de cyre verd sur lacz de soye rouge et verd.

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