Giovannino VS Sirano, le combat des titans

Le Jeu sert à tout. A tout !

Je le dis assez souvent, mais la plus grande partie des livres d’armes ne donne pas des témoignages de pratiques, mais des témoignages de techniques. Ils ne décrivent pas l’art martial tel qu’il est pratiqué, mais tel qu’il devrait être pratiqué. La seule solution serait d’avoir des descriptions de combats auquels les protagonistes sont conviés. Comme les duels urbains de ce brigand de Talhoffer, cette glorieuse bataille de Paulus Kal, l’engagement chope de bière VS tête nue entre George Silver et Vincente Saviolo.

Pourtant… il y a des sources. Voici un témoignage, traduit, bien sur, d’un duel ayant eu lieu à la fin du XIVe siècle. (Vous pouvez le trouver dans le travail de Gino Franceschini : Documenti e regesti per servire alla storia dello stato d’Urbino e dei conti di Montefeltro (1376-1404), p.260.)

Oh mon Magnifique élevé et extraordinaire seigneur. Je me suis proposé pour décrire à votre magnificence ce qui s’est produit ici afin que votre magnificence puisse voir comme si cela était arrivé sous ses yeux. Il était proposé à l’allemand Sirano de donner trois coups de lance effilée, trois de hache, trois d’épée et trois de dague. Il choisit alors personnellement comme  adversaire Giovannino de Baggio, de Milan, un jeune plein de courage, de belle contenance, pour qu’il satisfasse son désir…

…Ils courent ici et là sur le champ pour habituer les chevaux au parcours et à se mouvoir en toute sûreté. Le très illustre Duc, l’illustrissime dame Duchesse, et l’illustre seigneur et père de votre magnificence le Comte Antonio d’Urbino, regardaient cela dans une tribune revêtue d’or. A côté  j’ai vu d’autres personnes qui ne valent pas peinent de se rappeler […]

Sirano, dont le cheval était sans protections, demande à ce que le destrier armé de Giovannino soit déshabillé. Après avoir ainsi perdu du temps il appelle au duel : Alors ils mettent le heaume, en saisissant les lances les armures et les boucliers rutilants, sans cacher leurs armoiries.

Après s’être assurés que le terrain était sûr, Ils éperonnent férocement les chevaux, se heurtent à toute bride mais inutilement. Au second et au troisième assaut Giovannino frappe Sirano à l’épaule sans provoquer quelque blessure. Au quatrième, Sirano, heurte férocement Giovannino sur son heaume, le forçant ainsi à pencher vers la jambe de son cheval.

Après ces assauts, en voulant d’un commun accord s’affronter d’une autre manière, et poussés d’une grande ardeur, ils augmentent la distance à parcourir et éperonnent les chevaux avec les pointes aiguës des éperons. Ils se lancent courageusement à bride abattue l’un contre l’autre. Le cheval de Sirano prit alors un chemin oblique, en se refusant de courir pendant que les deux courageux hommes se heurtaient. Le destrier de Sirano, plus par désir de sa propre ruine que par peur, sortit donc de la ligne droite et reçut le fer dans le flanc. Ceci lui arracha les viscères et ressortit par l’arrière train. Sirano gisait à terre pendant que la lance de Giovannino restait fixée dans le cheval et comme Giovannino ne pût l’ôter de son bras, il tomba à terre. Et ainsi, mon magnifique seigneur, voici la fin du combat à cheval. Dans au milieu du champ on place deux chaises couverte de soie où les adversaires se reposent, assis.

Peu après ils saisirent les haches et chacun traverse le champ en avançant l’un contre l’autre : Giovannino frappa Sirano à la tête et Sirano frappa avec le manche de la hache sur l’épaule, s’étant en effet trop approché de l’ennemi. A travers l’espace large de quarante pas, ils ne cessent de se rencontrer. Sirano blesse Giovannino au fémur et Giovannino blesse Sirano à la tête […] mais Giovannino, insensible à la blessure au fémur, par un coup semblable frappe Sirano au tibia, lequel estropie Sirano. Il frappe de nouveau Giovannino à la tête sans lui faire aucune blessure.

Après un bref intervalle, ils prennent les épées. La forme de leurs épées est différente de celles que l’on utilise d’habitude. En effet ces lames ont une de base robuste et large et ils jouent en blessant seulement d’estoc. Avec une grande force et un fort engagement de la même manière ils frappent par trois fois.

Après un autre intervalle de temps, ils combattent ensuite avec la dague ce qui provoque une très grande clameur. Ils sortent ensuite du champ après avoir loué Dieu qu’aucun d’entre eux n’ait répandu de sang.

Ceci, mon magnifique seigneur, est dû aux armures protectrices du sang de l’homme, qui repoussent les coups, y compris ceux que certains portent avec de forts estocs! Je souhaite que vous en ayez de semblables, on dit que ceux qui l’ont ne craignent même pas la colère de Vulcain.

Ahhh, on y est presque, hein ? Le sang, la sciure, la sueur des combattants, et puis les glands qui hurlent probablement sur les tribunes, les seigneurs qui baillent, les princesses qui s’ennuient…

Mais au fait, il nous dit des trucs, ce texte ? Parce que si les lecteurs sont un peu curieux, ils se rendent compte que c’est, tout simplement, le récit d’un des duels mentionnés par Fiore dei Liberi dans le MS Ludwig XV13. Rien que ça, mesdames et messieurs. Nous avons, avec ce type de document, une description contemporaine liée directement au maître duelliste qui est à l’origine de la tradition italienne d’escrime. Rien que ça. Et, pour reprendre mon propos du début, un témoin de pratique, pour une fois, et pas un témoin intellectuel.Et ce duel, relativement violent, comporte quatre phases, quatre moments charnières:

  • Trois coups de lance à cheval
  • Trois coups de hache
  • Trois coups d’épée
  • Trois coups de dague

D’abord, le duel à cheval et à la lance. Un truc viril, vous me direz, mais pas assez viril pour eux (ils devaient faire des AMHE). En effet, les deux garnements semblent se mettre des mines abominables dans la tête, mais ne se blessent pas. Et si ya pas de sang, ah lalalala, comment qu’on fait ?

Notez alors que les deux rigolos ont une SUPERBE idée. Je vous laisse suivre le raisonnement:

  • Bon, Sirano de mon cœur, on a un souci, les armures sont trop solides. Les lances ne traversent pas;
  • Ach, ja, ché fois za… z’est un zouci, mais que faire, la teknologie a enfin rendu les proteczions efficazes… peut être qu’en zuivant des règles différentes ?
  • A quoi penses tu, oh mon aîné ?
  • Hum, che ne sais pas… on bourrait arrêter de ze faire mal, chercher des kleine règles pour cadrer. Pricoler des gleffen qui se brisent. Ou encore noter la performance teknik… On pourrait appeler ça spo…
  • J’ai une idée, on va se foncer dessus de plus loin, et là, la lance rentrera !
  • Wunderbar, mein kinder , la cheunesse a toujours des idées güt.

Brillant. Rien à rajouter. Si ce n’est qu’introduire la culture chevaleresque à l’école n’est surement pas une solution pour une jeunesse plus apte au raisonnement logique.

Bref, les deux génies, manifestement en épiphanie intellectuelle, reculent, prennent de l’élan et là… patatra. Ce qui devait arriver arriva, l’accident con, donc PERSONNE ne pouvait se douter: un cheval est blessé. Le texte précise même que le cheval était suicidaire, animé par « le désir de sa propre ruine« . Un cheval Beregovoy, probablement, qui s’est suicidé tout seul.

Bon, un cheval est un cheval, et puis les conneries, ça suffit. Il est mort on le mange, avec du pain. Puis on passe à pied et on aborde les choses sérieuses, les choses viriles, où on respire la sueur de l’ennemi. C’est parti, ils se cognent dessus à la hache. Détails intéressants, les distances de frappe sont mentionnées par le texte. Ainsi, il est précisé que s’étant trop rapproché et prenant un gros taquet dans la tête, le jeune Sirano parvient à tapoter une épaule de son compagnon avec la queue de sa hache. Nous avons aussi la chance d’avoir une énumération des cibles. Ainsi, si on procède à un inventaire, le bouillant Giovannino se ramasse un coup de hampe sur l’épaule, un gros coup (de mail sans aucun doute) sur le fémur et un petit taquet sur la tête sans conséquence. Sirano lui mange plus cher. Un engagement au visage puis un gros coup dans la tête, un coup à la jambe, au tibia plus précisément.

On blague, on blague, mais le type derrière cette page a formé l’un des deux duellistes.

Imaginons la reconstruction du combat, en nous faisant plaisir.

Les deux combattants, heaume fermé, commencent à se tourner autour. Sirano adopte une garde simple, au dessus de son épaule droite. En réponse, Giovannino place son talon en avant, l’arme tenue à l’horizontale à côté de sa hanche droite, et se met à tourner autour de son adversaire, sur la droite. Brusquement, Sirano, sentant que le chevalier le déborde, bondit sur sa droite et frappe en déliant ses bras pour atteindre de plein fouet la tête de Giovannino. Mais ce dernier, voyant l’adversaire tomber dans son piège, agit à contre temps et frappe-lui aussi la tête adverse, interceptant en partie l’arme qui se dirige vers lui. Le coup ne lui fait pas grand effet, tout comme le sien ne blesse pas Sirano. Ce dernier, entraîné par l’élan de son mouvement, se retrouve trop proche de son adversaire. Il remonte alors le talon de son arme et avance le pied gauche, poussant l’épaule droite de son camarade afin de l’éloigner de lui. Mais ce dernier, en reculant, réarme et donne un terrible coup de mail dans la tête de son compagnon, qui est blessé sous son heaume.

Encaissant la douleur, Sirano recule et change de garde, baissant la tête de sa hache devant lui. Alors que Giovannino revient à la charge, il estoque brutalement en remontant son arme, la dague de son arme passant dans un défaut de la cuirasse et pénétrant la hanche de son ennemi. Ce dernier, au lieu reculer, balance alors sa hache autour de sa tête et frappe les jambes de son adversaire, choquant de plein fouet le tibia avancé de Sirano. Ce dernier estoque le visage adverse en reculant, sans parvenir à lui faire grand mal. Le duc de Milan jette alors son bâton au sol, signalant que l’engagement est terminé.

Nous rigolons, hein… ici, on accole les morceaux de la description en imaginant qu’il s’agit d’un seul et même engagement. La lettre laisse entendre qu’elle ne décrit que les coups qui touchent, les coups remarquables. Mais l’esprit se plaît à imaginer cet engagement violent, brut et sans concession. Sauf que c’est de l’imagination. Par contre, nous savons que les blessures ne sont pas mortelles, voire non handicapantes, puisque le vieux Giovannino encaisse sans sourciller une blessure au fémur. Une précision postérieure appuie même sur le fait que le sang n’est jamais répandu. Nous savons aussi, que trois cibles se démarquent: la tête, frappée trois fois, est probablement touchée lors de puissants coups descendants, « tours de bras » ou même des estocs frontaux.
Il est aussi possible que les deux blessures aux parties basses, le fémur de Giovannino et le tibia de Sirano, soient le résultat de deux coups ascendants, mais rien ne permet de l’affirmer, bien que le texte précise qu’il s’agit d’un coup semblable. Est-il semblable par sa prestance ou bien par sa forme, nul ne le sait.

Quelle violence, mon dieu, quelle violence.

Par contre, si vous comptez (vous savez compter, hein ?), vous voyez que Giovannino frappe 4 fois Sirano, tandis que l’allemand cogne trois fois, en comptant le coup de hampe. De là à dire que les trois coups sont des coups autorisés concernent des attaques qui touchent nettement, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirais pas.

Après la hache, un peu de repos, il faut les comprendre, les deux rigolos ont probablement quelques fêlures, et il ne m’étonnerait pas qu’un des deux souffre d’une petite fracture du fémur. Mais bon, hein, entre pratiquants d’AMHE… pardon, duellistes et nobles mercenaires, ça se comprend.

Ça va, vieux ?
T’inquiète, jeunot, je vais t’en mettre plein la tête.

Étrangement, nous n’avons aucune description du combat à l’épée, ni au suivant, celui à la dague.

Les seules précisions qui sont données dans l’échange d’escrime concernent la forme des épées, qui semblent être des épées spécifiques, semblables à celles décrites dans le livre d’armes attribué à P. Vadi à la fin du XVe siècle. Mais il est également précisé qu’ils frappent par trois fois. Malheureusement, la mauvaise connaissance des règles nous empêche de savoir à quoi ce nombre fait allusion: Trois engagements chacun ? trois touches ? trois saltos renversés ? Nul ne le sait. Le combat à la dague, non décrit, mentionne pourtant que le sujet provoque une grande clameur, un « ouuuuuuh, vas-y, tue-le« . Ce goût de la violence semble provoquer souvent la clameur de la foule et des spectateurs, qui sentent le sang comme une horde de piranhas en rut. Encore une fois, trois coups mentionnés en amont, mais aucune précision sur la nature de cette règle. 

Par contre, fait remarquable, pas de morts, et pas de blessés graves, comme par exemple lors du combat de Jacques de Lalaing contre l’écossais fou. Pas mal hein ?

Cod.1324_27v

Maintenant, rions un peu. Vous avez le texte. Vous avez les références. Vous avez les sources techniques écrites, soit disant, par le bonhomme qui a formé l’un des deux duellistes.

Vous allez donc proposer une belle version, écrite, de votre interprétation du combat en question. Ecrivez comment ce duel s’est déroulé pour vous, soyez bon, soyez narratif, soyez imaginatifs.

Vous avez un mois.

Dans un mois, JE (car je suis le seul maître des clés) déciderais quel texte est le plus formidable, et le gagnant aura droit à une leçon particulière sur l’aspect de l’escrime selon Joachim Meyer de son choix, lors d’un stage ou d’un event où  nous aurons la chance de nous croiser (tout cela demeure bénévole). Son texte sera également publié sur le blog, pour rendre hommage à ce futur écrivain talentueux.

Une leçon rien qu’a vous, de la part du rédacteur du Carrousel, vous vous rendez compte ? Qu’attendez-vous ? 

Alors, c’est l’histoire de deux mecs avec des haches…

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2 réflexions sur “Giovannino VS Sirano, le combat des titans

  1. Ton récit du combat est déjà très détaillé, ça freine beaucoup à se lancer de peur de tomber dans une saynète digne de l’escrime de spectacle … 😉

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