De arte gladiatoria dimicandi, l’art de combattre du spadassin, d’Olivier Patrouix Gracia.

Hou hou hou. Réclamé il fut, écrit il est. Le livre sur P. Vadi, en françois, de la main d’un françois, un éditeur françois.

Bien, reprenons après ces folles exclamations. Souvenez, vous, lors d’un épisode précédent, je vous ai fait avec un grand plaisir la critique du toujours très bon « arte gladiatoria dimicandi » de Gregory Mele et Luca Porzio. Tout y était et malgré des remontrances qui, somme toute, demeurent habituelles dans toute production (qui n’a jamais fait d’erreur lève la main, et je lui ferais comprendre qu’il vient d’en faire une), le livre est un bon livre. A posséder. Un de ces jours, je ferais aussi la critique de son versant italien, le touffu et parfois pénible « L’arte Cavalleresca del Combattimento » de Marco Rubboli et Luca Cesari. Bon livre aussi, mais moins accessible que le bouquin de Mele et Porzio.

En France, c’est plus compliqué. En France, il faut faire attention à ne pas prononcer avec trop d’irrespect le nom de Vadi, sous prétexte de défier le Dieu de l’escrime italienne (juste à côté de Fiori, surement). En effet, P. Vadi, est, de manière incompréhensible pour moi, une véritable référence dans les terres australes. Je ne sais pas si c’est l’accent chantant de la langue, les couleurs vives des illustrations, ou encore… ben non, en fait, j’ai pas d’autres explications. Il existe pourtant un petit panel d’auteur médiévaux et modernes précoces qui méritent beaucoup d’attention, mais j’ai toujours eu le ressenti, au détour des discussions de ces dix dernières années, que « Vadi » était un synonyme de « qualité ». Voyons donc si la récente production française dédiée à l’escrimeur des Montefeltro respecte cette règle méridionale. Je vous préviens, la critique sera longue. Car beaucoup de choses à dire.

Lancez le Carrousel !

C’est presque un plan monument à la Roland Emmerich.

Bon, je vais être honnête  La question d’une critique du livre en question fut réclamée, comme dit en préambule, mais elle fut mise en balance avec ma propre tranquillité mentale. En effet, je connais assez bien, pour l’avoir observé assez souvent, le phénomène de starification lié à l’étude de P. Vadi et je n’avais aucune envie de voir une horde de haters lancer une guerre sur ce blog ou sur une page quelconque du net sous prétexte que « je parle sans avoir vu« . A tout hasard, d’ailleurs, je renvoie au petit blabla que j’avais écrit ici sur la question du droit à la critique. A tout autre hasard aussi, je rappelle à ces chères personnes qu’insulter quelqu’un parce qu’on apprécie pas la critique faite à quelqu’un d’autre est motif à ce que l’auteur de ces mêmes lignes vous poursuive en justice pour injure publique, voire sous le bon vieux qualificatif de diffamation si les propos avancent que je mange les bébés (ce qui est FAUX. L’ogre, c’est le toulousain). Bon, ça, c’est dit.

Bien. Le livre d’Olivier Patrouix Gracia est édité chez Budo Editions, une entreprise française, spécialisée dans l’édition de livres sur les arts martiaux. Créée par l’un des enfants d’Henry Plée, dans le cadre de l’entreprise Budostore, elle a pour objectif de publier des ouvrages, que l’on pourrait qualifier de confidentiels, sur les thématiques des arts martiaux ou de la culture de l’Extrême Orient.

Il y a à boire et à manger chez Budo Editions, ce qui reflète parfaitement la « diversité » (ahem) du merveilleux monde des arts martiaux. En fait, cette diversité est surtout, pour moi, le signe que la société de Thierry Plée est une entreprise qui a l’esprit ouvert vis a vis des théories martiales en vigueur. Un esprit ouvert même sur les AMHE, puisque Budo Editions demeure l’éditeur des premiers ouvrages français caractéristiques de la nouvelle discipline que l’on nomme avec emphase AMHE. Et esprit trop ouvert, parfois, puisqu’on y trouve des catastrophes comme « Le Combat Médiéval » d’O. Gaurin, que je cherche à décrire dans ce blog depuis des mois, sans autre succès que les deux mots « c’est nul« , tant l’édition payante de fac simile gratuits est une démarche un peu spéciale. Je ne perds pas espoir, cependant, de parvenir à vous faire saisir à chacun le drame que fut « le combat médiéval » dans ma vie. Mais nous sortons du propos…

L’auteur du livre intitulé « De arte gladiatoria dimicandi, l’art de combattre du spadassin » n’en est pas à son premier ouvrage. En 2006, il publie, déjà chez Budo Editions, l’ouvrage « Traité de combat médiéval, méthode catalane« , que je tenterais de présenter ici un jour, mais qui sort vraiment de la thématique AMHE, dans le sens où il ne s’appuie sur aucune source historique.

Que vaut donc sa seconde expérience ?

Et bien, déja, ce livre est de bonne facture. Vraiment de bonne facture. Mon exemplaire, inséré dans un étui en carton rigide de bonne qualité, est de grande taille. L’illustration de couverture, un peu facile mais efficace, représente l’opposition entre l’illustration de la source et la reconstitution du geste par l’auteur et résume assez bien la démarche des AMHE, tellement bien même qu’on la retrouve sur le moindre flyer AMHE.

L’objet lui même est de qualité, les pages en couleur de bonne facture. Le glossateur que je suis dispose même d’espace pour annoter son exemplaire, ce qui dénote d’un vrai souci de la mise en page. Car la mise en page est excellente. Vraiment bonne. Bon, je donnerais un carton rouge, comme toujours, aux photos en costume, mais l’ouvrage fourmille de bonnes idées en terme de présentation, comme le fait d’avoir utilisé la structure en vers de l’oeuvre originale pour la commenter. Le découpage du texte est assez astucieux, l’idée des petits commentaires en fin de partie est un classique des manuels d’escrime, mais efficace. La partie illustrée (je suis curieux, quand je sais ce qu’a pu coûter la fabrication de ce livre, du prix demandé par la bibliothèque pour reproduire l’intégralité du manuscrit) est de qualité équivalente à celle du livre de Mele, mais je ne connais pas beaucoup de publications qui rendent hommage à la beauté des livres d’armes, et à celui ci en particulier (oui, j’en ai vu plein, parce que moi, je suis un scientifique. Avec un chapeau).

Bon, cette très bonne mise en page possède quelques lacunes, malheureusement. Par exemple, la mise par écrit du texte original dans une police d’écriture « pour faire ancien » rend le propos difficile à lire. Mais moins difficile que l’abondance de lettres dorées. Le problème de cette dorure devient parfois gênant dans l’ouvrage en lui même. En effet, si je peux donner un conseil à l’auteur, écrire en doré sur fond rouge sombre, ce n’est vraiment pas un outil pratique. Suivant la lumière, le propos devient limite impossible à lire, ce qui est un mauvais point pour un ouvrage répétant au moins deux fois par page le mot « pédagogique ». Bon, en gros, c’est un bel objet, d’une facture rare dans le domaine de l’escrime (« tiens, il ne parle plus d’AMHE »  vous dites vous…). En mieux, il y a le livre sur le Codex Königsegg ou le bouquin de Ute Bergner et Johannes Giessauf sur le livre d’armes de Hans Czynner, mais ce sont des exceptions, pas la norme.

Et oui, je ne parle plus d’AMHE. Parce que si la forme est bien, le contenu, c’est beaucoup plus complexe. Beaucoup, beaucoup plus complexe. (oui, je répète beaucoup les choses aujourd’hui). D‘habitude, je prends un ou deux exemples pour pointer les problèmes, mais malheureusement, c’est souvent que les œuvres sont résumées en un ou deux exemples, de mon point de vue de lecteur. Là, c’est différent.

En premier lieu, il y a un souci d’approche. Aujourd’hui, en 2013, alors qu’une fédération d’AMHE existe et regroupe presque un millier de pratiquants, que des jeunes hommes travailleurs parviennent au bout de 10, 12 ans d’études sur le sujet de l’escrime ancienne et décrochent avec honneur un doctorat, que des dizaines, non, pardon, des centaines de bénévoles, partout sur la planète, partagent parfois gratuitement leurs travail et leur méthode sur diverses sources, et bien en 2013, je trouve incroyable qu’on traduire une escrime de la fin du XVe avec des termes d’escrime moderne. Oui, je sais, l’escrime moderne est protéiforme, et si on parlait uniquement de technique, je ne dirais rien.

Mais on ne parle pas de technique, on parle de patrimoine.

Il était possible de traduire, d’adapter les termes. Mais non. Il y a littéralement superposition de concepts, parfois réelle, mais sans qu’on sache comment on arrive à cette superposition. Ainsi, l’auteur avance que la garde est, je cite « une position pour être prêt également à l’offensive, à la défensive et à la contre-attaque« . Bon, d’accord. Je cherche dans le texte de Vadi, mais ces mots n’y apparaissent pas. Donc je cherche. Et il se trouve qu’il s’agit de la définition moderne de la garde en escrime. Déjà, je me demande pourquoi ce n’est pas référencé, pour que le lecteur puisse remonter l’information (et pas parce qu’il doute, mais pour qu’il puisse s’instruire sans croire sur parole). Ensuite… ben non, pas forcément. Ce qui m’amène à un deuxième souci: le contexte.

Et par contexte, je ne parle pas du contexte historique, que le livre résume assez bien (même si des liens avec la culture curiale italienne aurait pu être faits, j’en parlerais plus tard), mais du contexte textuel, ce que les gens savants appellent l’intertextualité. En effet, l’oeuvre de Vadi s’insère dans une tradition. Une tradition intellectuelle et, forcément, textuelle. Cela ne veut pas dire que le livre de Vadi est un plagiat, peu d’historiens le disent depuis les années 1990, même si O. Patrouix Gracia semble avoir un gros problème personnel avec les disciples de Clio. (La muse, pas la bagnole).

Quand le manuscrit florien de la collection Pisani Dossi dit:

Tuta porta de fero son la piana terena/ Che tagli e punte sempre si refrena.

Et que le livre de P. Vadi dit

Son porta di fero piana terrena/ Che taglie e punte sempre si rafrena

Il FAUT se poser la question de l’intertextualité, parce qu’on est en face de ce qu’un historien nomme une tradition littéraire. Et le fait que Vadi dise en début d’ouvrage qu’il se sépare des anciens n’y change rien. Les faits montrent des influences conséquences de l’un sur l’autre, influences qui méritent qu’on s’y penche. Et pas seulement en termes d’astuces (je ne comprends pas ce terme, d’ailleurs) mais d’escrime. L’escrime de Fiore et l’escrime de Vadi, à défaut d’être semblables, sont fortement apparentées. Oui, dans la critique du livre de G. Mele, j’ai avancé que les similitudes ne voulaient pas dire copie. Oui. Par contre, lien, il faut se poser la question. Au minimum pour le réfuter.

Et les théories sur ces escrimes sont nombreuses. Or, et là, c’est l’auteur qui le dit lui même, cet ouvrage est volontairement écrit en rupture et en écart des travaux sur le sujet. ( » p.12 j’ai fait fi des points de vue extérieurs négatifs pour construire mon propre avis« … les physiciens qui lisent ce blog par centaines apprécieront). Et par exemple, nous n’avons aucune référence à la théorie, présente chez Fiore dei Liberi, du zogho largo (jeu long/lointain/large) et du zogho stretto( rapproché/court/proche), du croisement à la pointe, au milieu… bref, aucune étude de l’escrime italienne médiévale, d’une tradition qui s’étale sur plus d’un siècle. Le choix est légitime, chacun est libre, mais il manque de cohérence. Au moins, quelques références de notes infrapaginales (notes de bas de page) auraient été bienvenues.

C’est le principal reproche que je ferais à l’ouvrage. Un manque d’appréciation historienne de la source, car ce livre demeure une source. Et cette difficile appréciation se traduit tout au long de l’oeuvre. Prenons l’exemple de la frise chronologique page 16. Elle est très bien, cette frise. D’ailleurs, en mettre dans les éditions de livres d’armes, c’est une très bonne idée. Sauf qu’on comprend peu, ou mal, les éléments cités sur la dite frise:

  • 1409, par exemple, date de rédaction du Flos Duellatorum. Oui. Du manuscrit de la collection Pisani Dossi. Des trois autres témoins de cette tradition, c’est beaucoup plus contestable. Chipotage d’historien ? Probablement, mais je vous répondrais qu’on est en face d’une source historique, et pas d’un manuel de robot ménager.
  • 1454, l’imprimerie, je dis oui, tout à fait (non, ne venez pas chipoter sur la date, ce n’est pas le propos), c’est même pertinent quand on parle des livres d’armes. Sauf que celui de P. Vadi est manuscrit. Et est même un superbe exemple de livre manuscrit de la fin du XVe siècle. Il n’a aucun rapport avec les ouvrages imprimés, qui inventent et développent d’autres modes de présentations. L’auteur l’aurait mis en relation avec Pietro Monte, là, j’allumais un cierge et je lui chantais des louanges… ah, on me dit que c’est déjà fait au CESR.
  • 1474, ouvrage de maître Pons. Bon, là, ça commence à coincer. D’abord parce qu’on en a aucune trace, vraiment. Je suis peut être mauvaise langue, l’auteur y a peut être eu accès, ou au moins à sa notice. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas citer le mystérieux livre des frères del Serpente, arlésienne des manuscrits, un livre qui serait daté de la fin du XIIIe siècle ? Quitte à citer les théories, autant citer les théories pouvant être liées à la même tradition ? J’aurais pu aussi parler de Filippo Dardi, escrimeur mathématicien  (avéré, il semblerait) de la première moitié du XVe siècle et auteur présumé d’un traité fondateur de l’escrime dite « Bolonaise« .
  • Vient ensuite le petit souci, pour moi, qui dénote d’un premier problème d’approche: le début de la Renaissance. Ok, je vous vois venir, vous allez me dire que c’est clair, ça parle à tout le monde… et ben en fait, non. La Renaissance n’est pas considérée comme une période claire, même en Italie (l’auteur précise bien France). Dante Alighieri, XIIIe et XIVe siècle, c’est la Renaissance. Italienne, oui, mais la Renaissance. En fait, ce qu’on considère comme une période (par essence artificielle, comme l’est la période médiévale ou moderne) est beaucoup plus un mouvement, intellectuel et culturel… bon, je vais pas vous refaire l’histoire des périodes historiques, relisez Régine Pernoud ou Jacques Heers, ils en parlent bien. En résumé, les années 1480, ça fait un bout de temps que la Renaissance est une donnée maîtrisée en Italie. Et en particulier à la cour des Montefeltro et d’Elisabeth de Gonzague, belle soeur d’Isabelle d’Este et… oh c’est formidable, tout le monde couche avec tout le monde dans ce milieu. (Isabelle d’Este est la petite fille de Nicolas III d’Este, le patron de Fiore dei Liberi, pour les curieux).
  • Le livre d’Henri de Saint Didier. Bon, à la lecture on comprend pourquoi. L’auteur cherche à nous persuader que le livre de P. Vadi pose les bases de l’escrime moderne. Au delà des liens assez nets et qui mériteraient d’être étudiés entre St Didier et l’escrime de Di Grassi (entre autres), non, je suis désolé de dire que c’est faux. Oui, Vadi est un auteur important qui mérite d’être étudié. Non, il n’est pas l’auteur le plus important de son temps, ni du Moyen Age, ni même le plus moderne ou le plus rationnel. Mais bon…

Je pourrais faire un tour du propos technique du livre, mais ce serait insultant pour l’auteur, parce qu’il est impossible de dénier le fait que tout cela représente beaucoup de travail. Malgré tout, il y a des erreurs d’appréciations colossales.

Je vais prendre un exemple: le temps. Contrairement à ce qu’affirme l’auteur assez souvent dans son ouvrage, P. Vadi n’est pas le premier à théoriser son temps d’escrime, et peut être même pas le premier à utiliser le mot. (Il me faut remercier un informateur anonyme de la Belle Province, chaussé de Doc.) Ainsi, dans le manuscrit de la collection Pisani Dossi, Fiore dei Liberi dit:

Per incrosar meça spada el braço stancho te ferirò
Perchè lo tempo si è curto ben presto io lo farò

                                                                                        

En croisant à la moitié de l’épée, je blesserais ton bras gauche
Je le ferais vite parce que le temps est court

ou

Quando la spada per la gamba si uolla
O fendent far per testa o tondo per la golla:
Più tosto se guastaria li braçi che la testa;
Per più curto tempo la mesura è manifesta

                                                                                        

Quand l’épée vole vers la jambe
Fend vers la tête ou la gorge
Car les bras se blessent plus vite que la tête
La distance se manifeste par un temps plus court

On sait tous, plus ou moins, ce qu’est le temps, mais je vais le rappeler, en double effet kiss/cool pour les retardataires: au Moyen-Age, le temps, c’est un mouvement. Complet. Depuis son départ jusqu’à son arrivée. Je passerais sur le fait que l’Occident médiéval base sa définition du temps sur la Physique d’Aristote, la Pharistote (J.E.P.L.A.I.S.A.N.T.E.). Et il se trouve qu’Aristote définit exactement le temps ainsi, un mouvement contenu entre un avant et un après. Je le rappellerais, à l’appui deux-trois citations de livres d’armes antérieurs à l’oeuvre de P. Vadi, en langue originale ET en traduction, pour que personne ne puisse m’accuser de manipuler les données :

Mit deme worte vor / meynt her das eyn itzlicher guter fechter sal allemal den vorslag haben und gewinnen

                                                                                        

Avec le mot « Avant » il désigne l’escrimeur habile qui, toujours, doit envisager et réaliser le premier coup.

Bon, c’est pas top. Lisons la suite:

so sal her denne den nochslag tuen / das ist / das her czu haut / dy weile sich iener schu[e]tzt und sich des vorslags weret / is sy haw ader stich 

                                                                                        

Il faut alors donner le coup d’après, c’est à dire qu’on doit frapper l’adversaire au moment où il se protège et se défend du premier coup, que ce soit une taille ou un estoc

Citation tirée du Ms 3227a, daté (probablement de manière très abusive, mais c’est le seul élément qu’on ait) de la fin du XIVe siècle. Transcription de Grzegorz Żabiński, traduction de moi-même, avec le soutien toujours fameux des parisiens.

En très gros, on vous explique qu’il y a l’Avant, à savoir ce qui se passe avant qu’une action soit lancée, l’Après, ce qui se passe après la fin programme d’une action, et le Pendant, à savoir ce qui se passe durant l’action, c’est à dire durant le temps d’action. Hop, vous avez le temps d’escrime, la notion de demi-temps et tout le décorum. Ni une, ni une-et-demi. Pas loin de deux siècles avant P. Vadi. Est ce que cela invalide la définition du temps de l’auteur italien ? Non, du tout. Est ce que cela dénote d’un souci de la connaissance de l’histoire de l’escrime ? Je laisse le lecteur en décider.

Vous me direz, avec un air moralisateur, que tout le monde ne peut pas tout connaître. Certes, tout a fait. On peut même se tromper, je le fais moi même assez souvent. Mais quand on vient donner des leçons aux historiens, comme à la page 360, en disant que « son escrime est claire, contrairement aux supputations surannées de certains historiens« , on devrait, à mon sens, mieux maîtriser ses bases, surtout que le Ms 3227a est édité gratuitement par l’Adharme, ici, depuis quelques années maintenant. Et disponible en anglais ici. Et achetable ici.

Prenons un autre exemple: l’histoire de la pointe comme « posture » fondamentale. Bon, oui, on peut lire le texte de Vadi ainsi, je ne le ferais pas parce que cela me semble très aventureux, mais on peut le lire ainsi. Sauf que c’est loin d’être, encore une fois, le premier à le faire. Tenez, par exemple, au f°1v du Ms. I.33, on peut lire :

Nota quod totus nucleus artis dimicatorie constistit in illa ultima custodia, que nuncupatur langort. Preterea, omnes actus custodiarum sive gladii determinantur in ea, id est finem habent, et non in aliis. Unde magis considera eam supradicta prima.

ce que F. Cinato et A. Surprenant traduisent ainsi:

Prends note que le noyau de l’art du combat réside en entier dans la garde ultime que voici, appelée longue pointe. Au surplus, tous les actes des gardes ou de l’épée se déterminent en rapport avec elle: c’est dire s’il ont en elle leur fin, et non pas dans les autres. En conséquence, accorde-lui plus de considération qu’à la susdite première garde.

Hop, patin-couffin, le premier manuscrit connu d’escrime, pas loin de 300 ans (estimation à la louche) avant P. Vadi, théorise l’usage de la longue pointe.

Oui, oui, l’auteur écrit en conclusion que personne n’a attendu les auteurs pour se battre. (D’ailleurs, je ne comprends pas cette fixation sur le fait que certains attendraient un messie sauveur de l’escrime… Jamais entendu cette histoire, en 14 ans). Sauf que, d’une part, on ne parle pas de combat, mais spécifiquement d’escrime. D’autre part, on parle d’escrime historique, donc sourcée. Jouer sur l’aspect novateur de Vadi pour l’Italie sans replacer ces éléments dans le contexte général de l’histoire de l’escrime (et je sais moi même à quel point c’est difficile, puisque j’écris aussi dessus à longueur de journée), c’est un peu étrange.

Enfin, et j’en finirais ici, il y a des erreurs qui passent difficilement dans le principe même de l’interprétation, surtout vis a vis des représentations fournies dans le manuscrit. Ici non plus, point d’inventaire, mais des exemples:

Dans les représentations des gardes, les deux adversaires qui sont pris en photos en costume sont toujours de face, pieds avants en face. Sauf que les illustrations ne montrent pas cela. Vous pouvez vérifier sur les illustrations du manuscrit. Ainsi, la porte de fer (et non pas la posta porte de fer) n’est pas représentée avec les pieds droits, mais avec le pied gauche devant, à 45° à droite et la jambe droite avec le pied totalement de travers. Interprétation graphique ? Oui, on peut le concéder, même si mes propres études sur Vadi me laissent imaginer que les déplacements sont fondamentaux chez cet auteur. (Knees are the key, comme dirait l’autre, qui a encore raison, malgré les cris)

En dessous: la garde courte.Tenue au niveau de la poitrine sur le manuscrit, reproduite sur la photo au niveau de l’œil. Anodin ? oui, si on pense que la posture est figée.

Garde de la vraie fenêtre: les pieds sont dessinés regroupés à 90°, montrés à 90° mais éloignés. J’exagère ?

Garde de la vraie fenêtre: l’arme est dessinée au dessus de l’épaule, carrément derrière la tête et tombant vers l’avant. Représentée droite sur le flanc. Toujours pas convaincu ?

Garde courte, dessinée jambe gauche devant, montrée jambe droite devant. Là, je crois que je n’exagère plus, hein ?

Tirez en la conclusion que vous désirez, voici la mienne.

Conclusion

Déçu… déçu déçu déçu déçu déçu déçu déçu déçu , je suis déçu. Sans rire. Beaucoup m’ont dit « ne sois pas méchant » et je leur ai TOUS répondu « je ne serais pas méchant par principe, si le bouquin est bien, et je ne vois pas pourquoi il ne serait pas bien, j’en dirais du bien. Et j’espère pouvoir dire du bien d’un bouquin français« . Et ben non, je peux pas. Parce que le livre n’est pas bien. Non attendez, ce n’est pas un bon livre d’escrime ancienne, ceci est beaucoup plus juste comme remarque. Il est bien, mais si on cherche de l’escrime contemporaine avec une touche d’historicité visuelle et sonore. Mais ce n’est pas un bon livre sur l’escrime ancienne:

  • Parce que l’escrime de P. Vadi ne peut pas se penser de manière séparée de son cadre culturel de rédaction
  • Parce que les cadres culturels de rédaction d’un manuscrit ne sont pas et ne peuvent pas être les nôtres.
  • Parce que la base la plus élémentaire est de toujours prouver ce qu’on avance.
  • Parce que les systèmes médiévaux d’escrime sont des systèmes, pas des ersatz de l’escrime moderne.

Je coince avec les parallèles trop osés. Parler de « la voie » quand on parle de Vadi fait partie de ces parallèles. Pourquoi, mais pourquoi ce désagréable sentiment d’une mauvaise grille de lecture demeure après la lecture de l’ouvrage d’O. Patrouix Gracia ? Pourquoi ne pas avoir cherché, au lieu des classiques chinois et japonais, les liens plus proches que peut entretenir P. Vadi avec, je ne sais pas moi, Baldassare Castiglione et son Livre du Courtisan ? Certes, ce dernier paraît plusieurs décennies plus tard, mais il s’insère exactement dans cette culture savante et courtisane des arts et de la guerre.

Ce n’est pas le Gorin no Sho qu’il faut citer, mais Il Cortegiano
Ce n’est pas le bushido qui est en rapport avec cette société, mais la sprezzatura

Oui, la nonchalance d’un courtisan pété de thunes est moins glamour que la rudesse d’un Musha shugiō. Mais c’est la réalité du contexte de cette oeuvre.

Soyez donc prudent quand vous achèterez ce livre. Je ne pourrais pas, avec honnêteté, le déconseiller. Vous devez être pourtant prudent parce que l’auteur a une approche risquée de l’escrime selon P. Vadi. Il aborde une oeuvre quasiment en autarcie, vis à vis des œuvres parentes mais également vis a vis des travaux et des personnes qui, en France, travaillent depuis plus d’une décennie sur le sujet. Il en ressort des idées nouvelles, dont certaines sont franchement pertinentes, mais beaucoup d’autres qui sont vraiment en retard sur les travaux actuels destinés à cette source. Si vous cherchez juste une traduction, vous pouvez donc acheter l’oeuvre, sachant de d’autres en français, en anglais et en italien moderne existent, mais en moins beau (et pas écrit en lettres dorées). Certaines étant gratuites. Si vous cherchez une technique à appliquer, à vous de faire le choix. Les hypothèses martiales de l’auteur sont aussi valables que d’autres, sur le plan martial. Sur le plan du respect de la méthode et de la source, c’est une autre histoire.

Comme d’habitude, au final, vous être seul juge. Mais le livre a de la gueule, c’est indéniable, et il représente du boulot, c’est indéniable aussi. Dommage qu’aucun spécialiste français de F. dei Liberi et de P. Vadi n’ait été contacté pour en parler. Avant. J’aurais aimé ne pas passer pour l’inspirateur d’Homer Simpson auprès des fans.

Homer defendor

De arte gladiatoria dimicandi, l’art de combattre du spadassin, d’Olivier Patrouix Gracia.

Les +

  • Une superbe maquette & une mise en page de qualité.
  • Un saut PRL longue distance par rapport à la « méthode catalane » du même auteur.
  • Un livre en français bien rédigé.
  • Une analyse du texte sous l’angle de l’escrime

Les –

  • Des affirmations parfois fort douteuses et un réel manque de références, ce qui est un peu troublant quand on parle de sources historiques.
  • Cette incompréhensible manie de mettre le texte original dans une police d’écriture difficile à lire, sur fond de couleur.
  • Un ressentiment incompréhensible envers les « historiens » qui font leur boulot.
  • Les photos en costume, bon dieu… pourquoi toujours des photos en costumes ?
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2 réflexions sur “De arte gladiatoria dimicandi, l’art de combattre du spadassin, d’Olivier Patrouix Gracia.

  1. Je suis l’éditeur de ce livre et je tenais à remercier A. Chaize pour sa critique argumentée. C’est une qualité pour un critique d’argumenter son avis. Trop de journalistes l’oublient.
    Les éditions Budo ont fait un véritable effort pour offrir au lectorat restreint intéressé par l’escrime ancienne un livre de qualité habituellement destiné aux marchés larges. On pourra critiquer le lettrage « à l’ancienne » en or sur rouge (il est assez difficile de maîtrlser un lettrage or, dont la luminosité varie selon l’angle de vue et l’or aurait pu être plus clair) néanmoins, nous avons voulu par ce lettrage ancien dans une couleur particulière, que le lecteur puisse au premier coup d’oeil différencier la retranscription du texte original de P. Vadi du texte actuel de O. Patrouix. En effet, certains lecteurs aiment aller à l’essentiel et un texte en italien ancien et régional n’intéresse pas ou n’est pas accessible à tous les lecteurs. Ainsi ceux qui souhaiteront se rapprocher de la version originale pourront le faire et ceux qui ne sont pas familiers avec ce langage pourront voir ce texte uniquement sur un plan esthétique (nous avons un grande expérience de ce phénomène avec les livres mélangeant japonais et français).
    Pour ce qui est le l’approche de l’auteur et du reproche que l’on pourrait faire à sa formation en escrime moderne, je suis tout à fait solidaire de lui. J’ai pareillement l’habitude de cette situation avec les arts martiaux extrême-orientaux. Généralement les ouvrages « d’historiens » sur l’art du combat des samouraïs sont peu concluants parce qu’ils ne sont pas sur le terrain de la pratique, même s’ils sont bien renseignés. Avoir un vrai pratiquant pour traiter d’un sujet lié à la pratique est un avantage. Bien entendu, cet habituel du terrain sera moins pertinent qu’un historien pour les sujets historiques mais il sera sans aucun doute plus pertinent sur la réalité de la pratique.
    Je n’ai jamais été pro-fédération, pas plus que pro-parti politique ou pro-syndicat. Qu’il y ait des milliers de pratiquants qui cotisent auprès d’un organisme, c’est très bien pour que ledit organisme ait les moyens d’apporter sa contribution pour faire avancer le schmilblick, mais mon expérience m’a montré qu’un organisme engagé avait parfois comme objectif de défendre une vision dogmatique. Ce livre n’est donc pas un livre dogmatique mais l’avis d’un maître d’armes de terrain sur un manuel ancien qui intéresse ses camarades, de l’enseignant au simple novice en la matière.
    Les éditions Budo souhaitent, comme le fait remarquer A. Chaize, apporter aux lecteurs francophones des ouvrages traitant des arts du combat occidentaux. A cette fin, nous l’invitons, comme tout autre auteur, à nous soumettre l’étude qu’il souhaiterait faire publier sous forme de livre.
    Dans l’attente d’un ouvrage « scientifique », les deux ouvrages d’O. Patrouix ont le mérite d’exister et de faire connaître, au-delà des cercles d’étude des AMHE, les arts de combattre bien de chez nous.
    Thierry Plée.

    • Merci, monsieur Plée, de répondre à ce petit billet. En effet, l’honnêteté demandait de reconnaître les qualités de cet ouvrage, tout comme la franchise demandait d’y noter les défauts.

      Je ne reviendrais pas sur la question du choix de police d’écriture, c’est un choix. Que je réprouve, puisque je pense que la clarté doit primer sur le style, mais nous avons tous nos fantaisies stylistiques, moi le premier (je parle par exemple un peu trop souvent de babouches).

      Secondement, il n’est pas question de renier la formation d’Olivier Patrouix Gracia en escrime. Sportive. Il est titulaire d’un diplôme, de diplômes de formateur, c’est tout à son honneur. Seulement, il n’existe aucun diplôme qui sanctionne les compétences en escrime ancienne. Aucun. La récente mise en place d’un projet, aux USA, d’une formation de ce type a d’ailleurs soulevé une telle montée de tension dans le milieu laisse imaginer qu’un tel projet n’est pas pour demain, ni pour après demain. Les pratiquants d’AMHE devront, à chaque écrit, prouver leur compétence, et non l’avancer sur la base de diplômes.
      Je parle bien de pratique, car la maîtrise de la source et du document en est une autre. Mes exemples étaient peut être orientés, mais avaient pour fonction de montrer cela: l’escrime, pardon, LES escrimes de la fin du Moyen Age ne répondent pas aux logiques de l’escrime moderne, qui est, peu ou prou, théorisée autour du fleuret et non pas d’un modèle universel. Alors, certes, j’abonde dans le sens d’O. Patrouix Gracia quand il dit que l’homme est fait partout pareil. Et pourtant… pourtant…

      Si je vous disais que l’estoc est un tel tabou dans les sociétés germaniques de la fin du XVe et du début du XVIe siècle qu’il est banni des compétitions et de la pratique de l’épée longue dans certains groupes sociaux ? Quelle légitimité y aurait il alors de faire coïncider un modèle théorisant l’estoc (l’escrime moderne) dans un monde qui le prohibe pour certaines pratiques ? (oui, simon, l’estoc est autorisé pour les affaires entre étrangers et à l’enseignement de la rapière). Ce bref exemple, un peu facile, montre bien que les AMHE et les sources dépassent de très loin les savoirs actuels et la maîtrise actuelle des spécialistes martiaux. Parce qu’ils ne sont pas uniquement des techniques de combat, et c’est là le fond de mon propos: ce sont des patrimoines culturels en rapport avec des pratiques culturelles précises.

      Je précise aussi que cette critique est l’oeuvre d’un historien, mais que tous les historiens, en France, parlant des AMHE sont, actuellement, sur le terrain. Tous pratiquent, recherchent et enseignent depuis plus de dix années, ce qui n’est pas top, mais pas nul non plus (un peu dans l’Indes germanique, en fait).

      Une petite précision sur la FFAMHE: les membres ne versent aucune inscription, seules les assos en versent, et la lecture des statuts vous montrera que cette somme est ridiculement basse. La FFAMHE est une organisation bénévole qui a pour seul objectif non pas de dogmatiser les AMHE mais de créer un cadre permettant TOUTES les formes de pratiques historiques. Ce qui inclue, il faut le dire, une approche respectueuse des sources.

      Deux auteurs de ma connaissance répondront donc vite à votre invitation, en vous faisant parvenir un vieux projet qui, nous l’espérons, pourra montrer qu’une approche historienne et martiale des sources est possible et que l’historien peut, aussi, être un combattant. Respectueux de son camarade, bien évidemment, nous sommes entre gens civilisés 🙂

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