Le Kendo, épisode 2: non, ce ne sont pas des clones.

Je vous sens stupéfait !

Amis anti-sport, bonjour. Ou bonsoir. Ou rien du tout, suivant qui vous êtes. La dernière fois que j’ai prononcé le mot « kendo » sur ce blog, ce fut pour en faire un bref historique, orienté bien sur (mais qu’est ce qui ne l’est pas). En très gros résumé, car vous pouvez lire le propos en toutes lettres ici, on y apprend que le kendo est le résultat de la démarche de gens intelligents, qui ont notamment réussi à faire comprendre qu’on peut faire de l’escrime historique, voire patrimoniale :

  • Sans alourdir les protections
  • Sans rechercher une arme qui reproduit tous les comportements de l’arme d’origine
  • Sans se dévoyer en vendant son âme à un démon sportif aussi horrible que fantasmé.

C’est bien beau, mais comme tout le monde le sait, le « kendo » est une seule et unique discipline, qui a unifié toutes les techniques de sabre pour parvenir à une seule et même vision de l’escrime. CQFD, cher carrousel, c’est prouvé, le sport appauvrit.

Je vous trouve bien sûr de vous, dites donc. Pour deux raisons simples. La première étant que non, simplifier et structurer n’est pas appauvrir. Que le kendo ait pu faire un tri et offrir comme méthode « officielle » des gestes et des techniques cohérentes n’est pas un appauvrissement. Ou alors, vous considérez que, finalement, l’alchimie, c’était cool, et que la chimie moderne n’a fait qu’appauvrir une pratique riche et subtile (et un petit peu risquée) de manipulations des éléments. Entre nous, j’ai comme un gros doute, j’irais même jusqu’à dire que c’est l’inverse et que la connaissance de la chimie a permis non seulement de mieux comprendre le monde, de démocratiser cette compréhension, mais également d’expliquer beaucoup mieux les structures mentales derrière l’alchimie.

La seconde raison pour laquelle vous vous égarez, c’est que, tout comme je l’avais rappelé dans le billet passé, le développement du kendo fédéral n’a JAMAIS fait disparaître les écoles traditionnelles de kenjutsu. Aucune. Vérifiez si le coeur vous en dit, mais il n’y a eu aucune interdiction, aucun bannissement. Rien. L’école Katori continue à enseigner son escrime révélée, l’école Yagyu continue de tenter de former les meilleurs gentilshommes d’Edo et la Ono Ha Itto continue à flanquer des coups de massue sur les poignets des jeunes gens en faisant leurs katas sur une seule expiration. (et oui, wikipedia c’est super cohérent pour ce qui est des vieux ryus japonais).

Mon dieu, serait-il possible que la structure et l’unification ne soit pas synonyme de trou noir pour les pratiques marginales ? non, c’est impossible, il y a forcément un vide…

Voyons donc comment est structuré le kendo aujourd’hui, en termes techniques. Bien sûr, ne vous attendez pas à trouver un guide du kendo dans ces lignes. Mais une petite mise au point s’impose.

Bon, au kendo, tout le monde a le même bogu. Certes, il y a les gosses de riches qui peuvent s’offrir en première année de pratique des kote cousus mains et des shinai en carbone high tech, mais en général, tout le monde à des kote et tout le monde à des shinai… quoi ? Comment ça je vais trop vite ?

Le bogu, ou l’armure de kendo, dans toute sa splendeur. Cet ensemble coûte 500 000 yens, en gros. Mais ya moins cher.

Bon, ok. Je précise plus avant. En kendo, chaque pratiquant porte une armure, un système de protection intelligent, pensée pour la pratique. En gros, on utilise pas une protection bidouillée de cueilleur de riz, mais un outil standard conçu pour protéger sans nuire à la pratique.

Pour protéger, vous avez 5 pièces d’armures bien précises:

Le men, qui peut encaisser des chocs vraiment énormes, mais qui a la désagréable habitude de faire résonner les chocs entre vos oreilles.

Le men, ou casque (bien plus que masque, en fait): il protège la tête, les clavicules, une partie des épaules ainsi que le devant du cou. En observant l’objet, vous remarquez deux choses. D’abord, la grille n’est pas carrée, mais formée de tiges de métal pleines, avec une seule tige descendante. La raison, c’est le shinai, qui ne peut pas passer entre deux tiges étant donné son diamètre important. Pour la définition de shinai, voir plus bas. En second, vous voyez que certaines parties du casque semblent plus renforcée que d’autres. C’est bien, vous avez l’œil de taupe. On en parlera plus tard.

Sous le men se porte généralement une pièce de tissu appelée Tenuguiqui a pour fonction simple d’absorber la sueur et d’empêcher le casque de glisser sur votre crâne sensuellement humide comme un sous marin sous la banquise.

Le dō, qui sauve vos côtes d’un petit malin qui casse des bokkens. Jme comprends.

Si on descend d’un cran, on trouve la protection de torse, ou DōLe est constitué de cuir et de lattes de bambou laquées (ou recouvertes de plastique, pour certains modèles vraiment cheap) qui enserrent la cage thoracique. Grossièrement, imaginez que cela protège depuis vos clavicules jusqu’en dessous de votre nombril, en allant jusqu’à vos flancs. C’est solide, c’est beau, c’est brillant, bref, je n’ai toujours pas compris pourquoi des pratiquants d’AMHE ne s’étaient pas penchés dessus encore. La fatigue, sans aucun doute.

Le tare, qui assure votre capacité à continuer à faire des bébés. Ou à vous prendre pour Rocco Siffredi.

Bon, on descend à la partie du corps qui caractérise beaucoup de pratiquants d’escrime ancienne (je parle des hanches ! ). Ici, c’est un tare, une espèce de jupette semi rigide qui protège vos indescriptibles, mais aussi vos os du bassin, toujours prompts à prendre des mauvais coups. Les plaques sont rigides et se chevauchent, l’attache-qui-passe-derrière-puis-devant-pour-s’attacher-devant (pardon, réflexe de jeunesse) est souple. On voit parfois des accidents, mais toujours à cause d’un mauvais maniement hors des règles du kendo. (genre quand roger à voulu frapper aux jambes).

Tiens, parlons-en, des jambes. Il n’y a aucune protection, en kendo, couvrant les jambes, les genoux ou les tibias. Cette protection existe, cependant, dans le maniement du naginata, une espèce de hallebarde sans trucs de hallebarde (je simplifie pour les benêts). On appelle ça des Sune-ate.

Les kote, ou gants rembourrés. Indispensables pour sortir le soir.

Les mains et les poignets, vraies cibles accidentelles de 90% des escrimes mondiales, sont protégées par des kote, des gants très complexes malgré leur apparente forme de moufle pour ours polaire. Contrairement à une idée reçue tenace, non, les protections de poignets n’empêchent pas de bouger les dits poignets. Le pouce rembourré n’est pas immobile. Certes, la mobilité est moindre, mais pas plus qu’avec des gants de Lacrosse (oui, j’ai testé).

Notez également que s’il existe des gants à 5 doigts, ils sont interdits en compétition, à cause des fréquents accidents où des phalanges se retournent. Il existe aussi des gants à trois doigts, pour le naginata.

L’armure s’arrête là, et est grossièrement la même depuis les débuts du kendo moderne. Ca laisse songeur.

Tout ce petit monde se frappe dessus avec une invention d’une redoutable efficacité, le shinai. Constitué de 4 tiges de bambou assemblées autour d’un espace vide, il permet de cogner parfois dur sans casser son partenaire. Son ancêtre, le fukuro-shinai, était un bambou fendu sur une bonne partie et tenu par une gaine de cuir. Si vous avez l’occasion un jour d’en essayer un, n’hésitez pas, c’est bluffant.

L’évolution du pokemon japonais en simulateur décrié.

Si je vous ai parlé de l’armure, c’est parce qu’elle est en rapport direct avec la pratique et donc la technique. Et c’est d’ailleurs un éceuil énorme pour les AMHE, protéiformes par nature. Comment concevoir un équipement pour 12 millions de styles aussi différents que Staline l’était de Truman ? Si vous avez la réponse, envoyez-la moi !

Bref, le kendo a un équipement en rapport avec sa technique. Et notamment avec les frappes qui y sont pratiquées. On en dénombre 8:

  • Le shomen, ou coup tout droit vers la tête. On l’appelle  » coup crânien  » chez nous, à peu de choses près.
  • Le hidari-men, ou  » je frappe la tête de l’autre sur ma droite « . Ya pas d’équivalent réel dans les nombreux AMHE du monde, même si le coup furieux peut y être apparenté.
  • Le migi-men, ou  » je frappe la tête de l’autre sur ma gauche « . Pas d’équivalent AMHE connu, sauf coup furieux à gauche un peu foiré. Je l’appellerais désormais le coup foirieux.
  • Le tsuki, ou  » l’estoc tout droit vers la gorge « . Dans les AMHE, on appelle ça un estoc. Ou un « stich« , chez les snobs.
  • Le hidari do, ou  » je frappe le flanc de l’autre sur ma droite « . Niveau AMHE, c’est chaud, mais on peut y voir un coup travers donné très bas. Non, pas aussi bas.
  • Le migi do ou  » je frappe le flanc de l’autre sur ma gauche « . En termes de comparaison avec les AMHE, on peut y voir un coup tordu donné lui aussi très bas. Non, toujours pas aussi bas.
  • Le hidari kote ou  » je frappe le poignet gauche de l’autre sur ma droite « . Une frappe au poignet sans réel équivalent dans les AMHE, les rares mentions de frappes aux mains prenant forme avec des coups très spéciaux, comme le coup tordu allemand. Le coup, pas les allemands.
  • Le kote ou  » je frappe le poignet droit de l’autre sur ma gauche « . Pas d’équivalent, mais l’objectif est de frapper le poignet le plus avancé, donc chercher la cible facile. Enfin, facile, façon de parler.

Là ou les choses deviennent passionnantes, c’est que chacune de ces frappes a pour cible une zone renforcée de l’armure. Frapper sur les poignets veut dire frapper sur les poignets, pas « un peu en dessous » ou « un peu au dessus ». Un shomen arrive dans la ligne, pas « un peu penché à droite ou à gauche », etc etc. Le shinai permet de minimiser au maximum cet impact, tout en garantissant un choc suffisant pour matérialiser la frappe, à la fois pour le receveur, l’arbitre et le public (parce que oui, les gens des AMHE, parfois, on vous regarde).

Fascinant, n’est ce pas ? Cela implique de nombreuses choses, mais la principale est celle que je préfère: le système d’assaut du kendo n’est PAS un simple système compétitif. En recherchant le point, oui, bien sûr, il s’efforce de départager les combattants par un décompte. On peut trouver ça mal ou bien, je ne le trouve pas plus absurde qu’un autre, et il a l’avantage d’être ultra lisible (enfin, pour ceux qui savent compter). Mais il sert aussi à valider une frappe techniquement correcte, idéalement parfaite. Une attaque kote donnée sur le coude, c’est peut être valable en « vrai » combat, mais pas en kendo, parce que la technique du kendo recherche, dans l’absolu, la cible la plus proche et la plus fatale. Couper un poignet, ou l’endommager, et c’en est fini de l’escrimeur qui vous attaque. Idem pour le shomen à la tête: sous votre front se cache le centre du mouvement. Une frappe bien placée, en situation d’assaut avec des vrais sabres, fait s’effondrer votre adversaire comme un vieux sac. Bref, l’assaut en kendo, il valide la perfection technique, surtout.

Toujours un vieux sport pourri par la compétition, ce bon vieux kendo ?

Le prochaine épisode sera dédié aux circonvolutions technique. Parce que oui, il y a aussi un  » fuehlen  » au Japon.

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15 réflexions sur “Le Kendo, épisode 2: non, ce ne sont pas des clones.

  1. Que dire d’autre ?
    – Comme vous avez du le comprendre, l’armure de kendo n’est pas une armure historique pour protéger des coupes mais une armure d’entrainement ou les zones cibles ont été renforcées et autorise un engagement total. Cette armure a été aussi crée avec le shinai vers 1750 pour trouver un mode d’entrainement un peux moins dangereux car les morts ou mutilés arrivaient fréquemment, l’entrainement se faisant initialement au sabre réel ou au sabre en bois (boken).
    – Si vous étiez équipés d’une armure historique (Yoroi), les coupes utilisées chercheraient le défaut de l’armure comme dans la Katori Shinto Ryu. Ce n’est plus alors la même escrime.
    On peut donc en conclure que le kendo est l’entrainement au combat au sabre dans la vie de tout les jours, les Bushi (guerriers) japonnais ne se déplaçant pas en armure à longueur de journée pas plus que son homologue occidental. C’est de ces déplacements journaliers qu’est né le iaido, l’art de parer / contre-attaquer une attaque soudaine lors d’un déplacement ou d’un retour de virée nocturne au « monde des saules » (les geisha).

    Alors effectivement, cette armure a restreint les zones de coupe mais cela n’est qu’une codification comme une compétition en trois points n’est qu’une codification.
    C’est avant tout l’état d’esprit qui fait la différence.
    « Depuis son origine la fonction du sabre est de trancher entre vie et mort. Tout compte fait sanbon shobu (combat en 3 points) n’est qu’une convention. C’est pour cela que, quel quelles que soit les circonstances, je ne manque absolument jamais de prendre le premier point (tuer ou blesser si c’était un vrai sabre) à mon adversaire. Si en combat le shinai de aité (l’adversaire) m’effleure (son sabre m’a alors blessé plus ou moins gravement), je considère avoir perdu et même si je touche maintes foi mon adversaire par la suite, je me maintiens dans l’idée d’avoir perdu.  » (Ueda Heitaro 8e dan hanshi).

    En d’autres termes, ne pas se prendre pour M Musashi ou Yoda.

  2. Pardon une petite erreur de manipulation, merci de supprimer le commentaire précédent à la modération.

    La vidéo à partager est celle-ci : l’une des premières vidéos sur le kendo filmée en 1897.

  3. J’ai une question… quel nom pour une organisation similaire de la pratique dans nos contrées? C’est finalement le détail le moins important (mais important quand même : marketing) mais le plus amusant!

    • Selon les pontes, A.M.H.E.

      Bon, historique, je sais, mais le reste, je sais pas trop ce que ça veut dire…

      Arts martiaux ? Comme le karaté artistique ?
      Européen ? Comme la Turquie ? l’Espagne musulmane ?

    • Ben pourtant rien du tout. Pour les pouvoirs publics, on bouge, on transpire et on se soucie de notre sécurité. Nous faisons donc du sport. Plus tôt les AMHE l’accepteront, plus tôt ils pourront se concentrer sur l’aspect patrimonial de ce sport.

  4. Ce n’est pas un élément que j’aurai du mal à accepter pour ma part. Mais compte tenu de discours que j’ai pu entendre, à droite et à gauche… c’est une pilule et un concept que certains auront du mal à avaler. Ta démonstration de la coexistence Kenjutsu et Kendo sera alors très utile.

    Et l’ escrime de la FFE dans tout ça? hehehe. Cela n’a pas été évoqué une seule fois dans ces discussions.

    • Aux yeux de la société et des pouvoirs publics, Kendo et kenjustu sont des sports. Sauf que le premier est un sport de combat, le second un sport culturel/patrimonial. La notion « martial », elle n’existe que dans les fantasmes des guerriers du vendredi soir.

      Et l’escrime de la FFE ? Vu que les escrimeurs eux mêmes réfutent l’idée de faire un sport de combat, je pense que leur cas est désespéré.

      • Je suis très proche de ta classification. Mais je la trouve inexacte sur un point. Même si tu as raison d’évoquer « les fantasmes des guerriers du vendredi soir » ( j’ai ri), la pratique des arts martiaux, à distinguer des sports de combat et des sports culturels/patrimoniaux : est une réalité. Un simple exemple : le Krav Maga est un art martial… tu peux lui coller autant d’étiquettes que tu veux c’est une pratique qui a une finalité martiale qu’importe le contexte dans lequel ce « corpus » (?) sera exploité. Il ne s’agit pas vraiment d’un sport de combat (recherche de la performance ou du bien-être?) et encore moins d’un sport culturel (quoi que).

        Donc je suis d’accord avec toi, mais je crois que tu as eu affaire à trop d’interlocuteurs énervés du couteau et que tu balances une réalité à la poubelle parce qu’elle est TRES minoritaire.

        Mais on s’éloigne des AMHE.

        Après c’est vrai que je chipote sur ce commentaire et j’avoue qu’une vision simplifiée comme tu l’as dessinée du Kendo/kenjutsu fera du bien. ET sera très critiquée. Tant pis j’ai envie de dire.

  5. Art martial, je sais pas ce que ça veut dire (dixit Nomis). Quand l’auteur du Pallas Armatas parle de « famous martial art of fencing » il n’y a aucune vision de voie, de règle de vie ou d’amélioration, mais de perfection technique, de maîtrise mécanique du geste.

    Budo et art martial, c’est mal comme comparaison. Facile et d’usage, parce que ça parle. A tout le monde. Et puis dans les AMHE, ca permet de se poser en définition tout en opposition avec les arts martiaux orientaux.

    Le Krav est un mauvais exemple. Son historique, trouble dans le sens où on a du mal à le retracer, est autant un art martial que le manuel du char M1A2. Surtout dans la vision « classique » du terme, en rapport avec le budo japonais.

    Honnêtement, il faut assumer, à mon sens, l’aspect profondément mécanique et rationnel de la plupart des AMHE. Pas de voie, pas d’esprit. De la logique, des sciences, des exemples clairs.

    Des AMHE quoi !

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