Le Kendo, épisode 1: les fantômes de l’Histoire des AMHO. O Pour orientaux.

Le fantôme en question

La grande aventure des blogs, c’est qu’on est libre de raconter sa vie par le menu, et même intéresser ses lecteurs avec ça. Par exemple, je pourrais vous parler de ma passion pour la coriandre, ou encore vous apprendre que sous ma dure carapace de buveur de razpoutz se cache un délicat amateur de saké. Mais fi de tout cela, nous sommes dans un lieu dédié aux arts martiaux. On va donc parler d’art martial.

Plus précisément de Kendo.

Nous blablatons en effet beaucoup sur des disciplines au sein des AMHE, qui sont pour l’instant une espèce d’enfant bâtard du reconstituteur qui s’emmerde et du pratiquant d’art martial qui, à défaut de compétence, aime devenir une encyclopédie technique bancale. Mais nous ne sommes pas les seuls humains à avoir des arts martiaux traditionnels sous la main (et le pied, c’est important les pieds). Les japonais, nos grands amis (aucune moquerie là dedans, les japonais(es) sont mes ami(e)s) ont également de nombreuses pratiques désuètes à souhaits, leur apprenant l’usage du sabre, bien moins utile dans le monde actuel que le smartphone (ouais, j’ai sacrifié à un cliché).

On parle en effet beaucoup de Kendo dès qu’on aborde la question d’une escrime moderne, sportive, avec arme. Dans mon cas, plus que de l’escrime sportive, probablement parce que contrairement à la discipline du chevalier de St George, le Kendo se revendique fortement d’une tradition et d’une histoire très puissante, celle de l’escrime insulaire du Japon (on sait tous que les cultures insulaires ont toujours plus de caractère). Et je suis un garçon très traditionnel. Et puissant aussi.

Le haitōrei, ou comment pousser des mecs à poser en armes devant un appareil photo sans avoir bu de la bière dijonnaise avant.

Comme toujours, les dates sont des petites vicieuses et il est toujours possible d’en prendre une à la place de l’autre. Mais, pour ma part, je considère que c’est l’ordonnance impériale de 1876, le haitōrei (廃刀令), qui marque l’origine du Kendo moderne. Le haitōrei n’est pas une nouvelle forme de beignet mais bien l’ordonnance d’interdiction des épées prononcée par l’empereur Mutsu-Hito, ou Meiji Tennō, ou Meiji tout court. Cet édit brise littéralement la caste des aristocrates japonais, les samurais, en leur interdisant le port des symboles et des outils de leur fonction. Pire encore, les armes étaient confisquées, et quand on sait le côté tatillon des dit samurais sur l’aspect métaphysique de leur sabre, on imagine l’impact de la décision. Nous ne parlerons pas non plus de l’image qui est alors renvoyée vers la population roturière, qui voit ses anciens seigneurs dépossédés de leur pouvoir et des outils qui font peur.

Il faut dire que le Japon traverse une situation un peu difficile. En 1853, le commodore US Matt Perry donne en effet tout son sens à la diplomatie du canon, menaçant de raser tout ce qui se trouve à portée de ses bouches à feu. Cahin-caha, le gouvernement japonais comprend que les vents ne seront d’aucune utilité cette fois et signent en 1854 le traité de Kanagawa, qui est en résumé une ouverture totale au commerce occidental. Cette première défaite du shogunat permet à l’Empereur de reprendre la main. Les Tokugawa, maîtrisant une grande partie du pouvoir policier grâce au Shinsengumi (un regroupement d’experts en arts martiaux bossant pour les Tokugawa, tenant plus de la secte que du GIPN), sont également soutenus par une grande partie de la noblesse, qui trouve quand même son compte dans un système féodal assez figé. La décision impériale rebat les cartes et comme il est rassurant pour les vilains gaijin (étrangers) de ne pas risquer de se faire trucider à chaque coin d’Hokkaido par un bushi (guerrier) énervé, ils soutiennent bien entendu toutes les initiatives de ce type, faisant du Japon un pays moderne à la vitesse d’un cuirassé de la classe Gloire.

Bref, a pu d’épée au Japon. Ce qui, vous en conviendriez, est une bonne chose, puisqu’on ne risque plus de déclencher une rixe avec un spadassin un peu sensible de la kashira.

Oui, on dit kashira, et pas pommeau. Probablement pour d’obscures raisons de forme et de langue.

La décision fut le déclencheur de beaucoup de rebellions, notamment celle raconté dans le très mal aimé « the last samourai« , un film très hollywoodien dans son traitement, mais qui mérite pourtant d’être regardé avec attention, pour plein de raisons et qui raconte la rébellion de Saigo Takamori de 1877. Mais de nombreux enseignants d’escrime militèrent également contre la décision impériale, l’interdiction du port du sabre tuant leur business de manière totale. Je ne les passerais pas en revue, mais un certain Koseki mérite d’être cité. En effet, le bonhomme, professeur reconnu de kenjutsu et vivant à Kameoka, à Kyoto, brava l’interdit en ouvrant une salle et en continuant son enseignement. Il fut condamné et emprisonné durant six mois à Nijo Shiro, une forteresse du XVIIe siècle bâtie par le très efficace Tokugawa Ieyasu. D’autres, comme le dojo Tobukan, ouvert en 1874, parvinrent à braver l’interdit (et sont toujours ouverts aujourd’hui, en passant).

Comme toutes les histoires d’interdits et de luttes contre l’oppression (un peu comme celle contre la taxation du Red-Bull), ce récit a son héros. Il se nomme Sakakibara Kenkichi, un brave sensei de l’école Jikishin Kage-Ryu (allez, je déconne, la page wikipedia française est très bien faite). Figurez vous que face à la décision impériale, le brave Kenkichi décida de faire une tournée de promo (je n’invente RIEN) du kenjutsu à travers le Japon, faisant découvrir une pratique et surtout un outil formidable, le shinai appelé aussi sabre-qui-ne-tue-pas-les-gens (ou sabre-pour-petit-joueur par les gens ayant un surplus mal placé de testostérone). Bon, le monsieur était aussi un expert reconnu en coupe, ayant réussi l’exploit de fendre un kabuto (un casque, je précise pour les handicapés du clavier) en acier devant l’Empereur lui même, en 1886.

Les AMHE en sont là où en était cet homme en 1880.

Bien qu’il ait contribué à calmer les élans prohibitionnistes de l’Etat en montrant qu’on pouvait faire de l’escrime sans se tuer et sans chercher à tuer, notre grand héros n’est bien entendu pas le seul protagoniste de l’histoire. L’armée puis la police du nouveau système japonais se réapproprient en effet très rapidement les arts martiaux traditionnels. Avant le haitōrei, en 1773, une école destinée aux détenteurs de la force publique est fondée. En 1897, la police de Tokyo bénéficie de son premier cours d’escrime traditionnelle. En 1895 est fondé le Butokukai, l’organisation chargée par l’Etat de classifier et structurer les arts martiaux (une sorte de FFAMHE, mais en plus viril).

En 1900, le mot « Kendo » est utilisé pour la première fois et c’est en 1910 que se crée la Fédération Japonaise de Kendo, notamment sous l’impulsion de l’université de Tokyo. Pour faire un petit parallèle, la FFE, ou fédération française d’escrime, est créée en 1882. Le processus de civilisation, tout ça tout ça.

Bref, au début du XXe siècle, le Kendo est devenu une activité séparée de ses racines nobiliaires et aristocratiques. C’est devenu un quasi monopole d’Etat, un enseignement obligatoire à l’école et un outil entre les mains des personnes qui vont faire du Japon l’Etat militariste impérial. Le glissement est total, la Force est désormais entre les mains de l’Etat, organisée par l’Etat et au service de l’Etat.

Non Musashi, je suis Otōsan

Vous vous en doutez, la terrible défaite subie face à l’ogre des légendes, j’ai nommé l’US Navy, va révolutionner toute cette petite organisation. Ce cher Chester, persuadé (à juste titre) que l’utilisation des arts martiaux par l’Etat était un élément constitutif du nationalisme japonais, les bannit, essayant d’implanter de force les sports occidentaux. Certains prirent très bien, comme le baseball ( l’un des sports les plus pratiqués de l’archipel), d’ailleurs. Mais les arts martiaux et les sports de combat comme la boxe furent eux plus difficiles à implanter. Loin de moi l’idée de vous donner un cours sur l’histoire du sport au Japon, et il est juste nécessaire de noter que dès 1949, une forme de compétition édulcorée de Kendo, le « shinai-kyogi « , est réhabilitée. L’interdiction n’ayant pas forcé les anciens kendokas à se mettre au waterpolo, le Kendo continue cependant à se pratiquer à droite et à gauche, un peu comme les AMHE, en marge des autorités. En 1952, la Zen Nippon Kendo Renmei  est créée pour fédérer les différentes écoles de Kendo subsistantes et 10 ans plus tard, la discipline fait sa réapparition dans les programmes scolaires. 8 années s’écoulent encore pour voir se créer la fédération internationale et les premiers championnats du monde de Kendo, naissance d’une bonne vieille rivalité entre le Japon et la Corée (du sud).

Ça va plus vite qu’un kendo-ka. Je vous le certifie. Et c’est aussi beaucoup plus lourd !

Aujourd’hui, le Kendo possède donc deux visages. Le premier, c’est celui du sport de compétition, très exigeant. On en rigole, mais quand vous devenez capable de prendre des décisions en deux dixième de secondes, vous êtes un bon technicien. Art martial ou sport de combat, à cette échelle, on s’en fout. Ce sport de compétition traîne derrière lui une véritable pratique de loisir et scolaire, les règlements compétitifs de la fédération portant les beaux macarons du ministère de l’enseignement supérieur.

Mais le Kendo est aussi une ombrelle blindée ainsi qu’une formidable locomotive pour toutes les petites écoles de kenjutsu, celles-là mêmes qui vilipendent parfois le Kendo comme une version édulcorée et abâtardie du « vrai » kenjutsu, qu’ils sont bien sur les seuls à détenir. Dans les AMHE, on parlerait de  » compétiteurs qui veulent brider l’esprit participatif des AMHE  » ou encore de  » baltringues marque déposée « . Sauf que sans la fédération, ces groupes n’auraient aucune visibilité (et d’un), aucun étalon pour se positionner vis a vis du public (et de deux) et aucun filet de sécurité pour dire que, quand même, ils ne sont pas non plus des samurais (et de trois). Ça vous semble drôle ? Vous pensez réellement que sans les fédérations de Kendo, le iaido, ou   » l’art de dégainer un sabre en prenant une tête d’acteur de kabuki « , aurait une portée supérieure à trois adhérents et demi ? Ou qu’une école enseignant à couper avec un sabre (réellement) trouverait grâce aux yeux de ministères européens tellement frileux qu’ils pensent interdire, tous les trois ans, la consommation de Nutella ?

Bref, selon mon avis d’auteur (à prononcer avec toute l’emphase que réclame ce titre), le Kendo est un exemple parfait, bien que souvent difficile, d’art martial avec armes (LE truc qui coince) qui s’est adapté intelligemment à son époque et à nos règles. Il n’est pas occidentalisé (comprendre américanisé) à outrance, conserve un fort marqueur culturel japonais et pourtant, s’est orienté vers le sport de compétition à l’occidentale, mais en inventant des règles et en soulevant des questions (et donc des réponses) que nous autres, pratiquants et concepteurs des AMHE, feraient bien d’observer de plus près. Peut être même plus que certains aspects de l’escrime sportive, qui court parfois désespérément après la négation de tout aspect martial, pendant surement que les trois armes sont des piques à brochettes !

Bruce aime le Kendo.

On s’arrête là pour aujourd’hui, la prochaine fois, on fera un petit tour de la structure technique du Kendo fédéral. Et souvenez vous: deux dixièmes de secondes !

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2 réflexions sur “Le Kendo, épisode 1: les fantômes de l’Histoire des AMHO. O Pour orientaux.

  1. Pratiquant de kendo, iaido, battodo et kenjutsu, je vous félicite pour cette réflexion. Toutes les idées sont bonne à prendre pour permettre à votre passion de se structurer intelligemment sachant que le plus dur est de « faire avec » les Egos de certains qui pensent détenir la vérité.
    A mon sens, la pratique ne se résume pas a une seule discipline qui ne fait travailler qu’un aspect du sabre.

    En préliminaire, je tiens a préciser qu’au Japon, le distinguo entre « Jutsu » (l’art du combat réel) et « Do » (la Voie de développement personnel) est importante et a des répercussions sur les structures d’encadrement; les deux, par des objectifs de pratique différent ayant du mal à coexister au sein de la même fédération) mais cela ne les empêches pas de coexister dans la vie courante. Enfin, la pratique martiale au Japon ne peut être dissociée de sa dimensions spirituelle et sa connotation bouddhiste et shintoïste.

    Si l’on met de coté ces particularités nippone, il me semble important de rechercher l’unité de la pratique a travers les divers disciples possibles.

    Dans le cas du sabre japonais, pour essayer de se rapprocher du combat réel (que nous pourrons jamais ressentir puisque notre vie n’est jamais en danger lors de la pratique), les quatre disciplines que je pratique le sont pour les raison suivantes :
    – Kendo : (point +) pour l’adversaire bien réel qui cherche lui aussi a vous pourfendre. (P-) 1) l’utilisation d’un shinai en bambou ne ressemblant pas à un sabre d’où le risque de jouer a « touche bambou » en oubliant que chaque fois que l’on est touché, on y laisse de la viande ou la vie. 2) Les zones de coupes délimitées par l’armure qui restreignent les possibilités de coupe et l’illusion crée : il me porte une coupe à la tête mais comme j’écarte la tête, le shinai frappe l’épaule et le point n’est pas marqué. Sauf que j’oublie qu’il vient de me trancher une bonne partie de la dite épaule.
    – Iaido : (P+) pour la pratique avec un vrai sabre qui tranche, des notions diverses de semé continue (menace permanente) et la liberté des zones de coupe. (P-) travaillant seul face a un ou des adversaires virtuels, on peut rapidement se prendre pour Yoda alors que dans un combat avec un shinai on ne dure pas 30 seconde.
    – Kenjutsu : (P+) le travail a deux avec de véritables interactions entre les deux sabres puisque l’on travaille a deux. (P-) comme tous les katas, ils sont codifiés.
    – Battodo : (P+) le paillon qu’il faut trancher et qui permet ainsi de savoir si l’on utilise son sabre corectement. (P-) le même que le iaido.

    Voilà un résumé de ma démarche personnelle et c’est une démarche qui reste personnelle. j’ai pleins d’amis kendoka qui ne toucherons jamais un katana et des amis iaidoka qui ne toucherons un shinai. Ils ont tous raisons car le chemin (Do) et les raisons qui font que l’on décide de le parcourir restent personnels.

    Je crois que votre démarche pour faire revivre l’escrime occidentale doit éviter le piège principale de « C’est moi qui ai raison » et ce pour une seule raison : l’escrime occidentale ayant totalement disparue pendant une grande période il me semble présomptueux de penser détenir toute la vérité. Enrichissez-vous mutuellement de tous vos courants ou tendances au sein d’une même structure fédérative.

    • Merci pour vos précisions. L’ambition de ce petit billet était surtout de commencer à replacer certaines idées en lumière,notamment le fait que le Japon (exemple ici traité) a eu a vivre un phénomène d’adaptation de ses traditions martiales, en bref, inventer une manière de pratiquer les arts martiaux dans le monde moderne hyper législatif et hygiéniste de l’Occident contemporain.
      Pour ce qui est des AMHE (qui dépassent de loin l’escrime, même s’il s’agit des formes les plus présentes) le souci est multiple. D’abord, nous avons affaire à un nombre d’écoles stylistiques réellement impressionnant. On décompte plus de 80 sources spécifiquement martiales pour les seuls XVe et XVIe siècle, ce qui est absolument gigantesque en comparaison des autres domaines des arts manuels. Pour donner une comparaison, il existe une petite centaine de livres de cuisine sur la même période, certains n’étant que des fragments de texte.
      Devant une telle profusion, il est impossible de poser une technique figée. Par contre, il est possible d’apporter la méthode de travail la plus rationnelle et la plus respectueuse des sources. Le fait est que la source X donne une réalité X. L »interprétation ne présente qu’une hypothèse, mais cette hypothèse doit chercher à établir la vérité, pas se contenter d’exposer tous les possibles. Et ceci ne peut se fonder que sur une méthode de travail sans défaut. Voir mon billet sur les représentations graphiques.
      C’est sur ce point que se joue et que se jouera la réputation des AMHE dans les décennies à venir. Pour l’instant, on s’applique un peu trop, parfois, à se penser comme des « guerriers » dans le milieu. Pour conserver la pureté martiale, tout ca tout ca.

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