Catégorie, quand tu nous tiens…

Toute cette histoire commença par une dénonciation anonyme. Un matin, alors que je me levais pour aller courir et ainsi entretenir mon corps d’athlète, je découvris une enveloppe sur le pas de ma porte. Le fait étant inhabituel, je pris le courrier et alla m’installer sur mon fauteuil de ministre, signe de mon évidente aise financière. La lecture du message me plongea dans des abîmes d’incertitude et de trouble. Je vous le livre, brut et sans détour:

Monsieur le rédacteur du Carrousel  la situation est grave. Pendant que je vous écris, pendant que vous me lisez, des dizaines d’armes souffrent en silence, victimes du racisme et de la société de consommation. Brutalisées, battues, elles sont désormais forcées de se conformer à des idéaux esthétiques indignes, souvenirs des heures les plus sombre de l’Histoire de l’Escrime. Vous êtes un homme de principe, je vous somme d’utiliser votre pouvoir. Sauvez ces pauvres armes perdues, donnez leur une voix, faites entendre leur douleur.

Signé « un citoyen amoureux de l’escrime »

Cher lecteur débordant d’amour, je sais ce que tu ressens à la lecture de ces lignes. Toi aussi, qui est en phase avec le métal, tu pleures à l’idée que des armes soient victimes d’abus. C’est pour cela que, n’écoutant que mon cœur, j’ai décidé de mener une grande enquête sur cette vérité inconnue des français.

La Peur au Ricasso, une enquête exclusive du Carrousel

Nos investigations prennent place dans un célèbre gymnase de la banlieue parisienne. En ce mois d’octobre, le bâtiment voit se réunir, comme tous les ans, une horde d’adulescents habillés en noir. Leur but n’est ni le sacrifice de poulet, ni l’invocation de démon à l’aide du Necronomicon. Non, leur objectif est de se taper dessus avec des armes ou, pire, à mains nues.

Pourtant, aujourd’hui, ce ne sont pas ces jeunes et moins jeunes sauvageons qui nous intéressent. Non, ma bonne dame. La violence est, comme le disent si bien les étudiants de première année, « un fléo (sic) que l’Hum Hanité (re-sic) connait depuis ses origins ‘(heuu, sic de masse) ». Il ne nous appartient pas de juger ces braves en manque de testostérone et d’admiratrices. No, no, no, aujourd’hui, nous allons réaliser un grand reportage sur les outils qu’ils emploient.

Dès notre arrivée, nous sommes observés, scrutés. Des gobelets de cafés méfiants sont agités dans notre direction. Nous croyons entendre des remarques sur notre tenue vestimentaire, malgré le fait que nous ayons pris la peine de revêtir des Tshirts FFAMHE, passant ainsi pour des militants poujadistes perdus 60 ans dans le futur.

Le gymnase à notre arrivée.

Afin de briser la glace, l’organisateur de l’événement se dirige vers nous (suscitant d’énergiques mouvements de gobelets) et nous présente à sa camarade, une grande épée élancée du nom de Svetlana Feder. Ignorant les frémissements outrés des gobelets autour de nous, nous entamons la discussion avec elle.

Disons-le tout net, Svetlana nous a séduits. Taille fine, légère, spirituelle même, prise en main immédiate, elle nous a introduit auprès de ses petites camarades. C’est ici que les premières surprises se sont fait ressentir. En effet, nous guidant dans une forêt de gobelets tièdissants et de canettes de RedBull passablement entamées, la jeune gazelle nous présenta à plusieurs de ses semblables. Et quand nous disons « semblables » nous pesons notre mot: aucune des camarades de Svetlana ne présentait de différente de cette dernière. Oh, bien sûr, il y a toujours quelques colifichets qui personnalisent, mais au fond, nous avions affaire à la même silhouette fine, gracile et séduisante. C’est bien simple, on pouvait se croire au casting de l’agence Elite, les libidineux en moins (ahem).

Le milieu des AMHE dans 10 ans. On observe déjà la généralisation des vêtements noirs. Mais il manque encore les jolies jambes.

Délaissant la délicieuse mais stéréotypée compagnie de ces graciles créatures, nous partîmes en exploration, les ateliers (comprendre « des séances de deux heures menées par des gens bizarres ») ayant déjà commencés sous un flot de circulation hésitant, certains escrimeurs courant déjà après les « sparreurs« , une catégorie de personnes aimant payer des cours pour ne pas y assister. Déjà, les salles résonnaient des sifflements des chaussures sur le sol, de la respiration saccadée des fumeurs en plein effort et des discussions déjà houleuses sur la signification profonde du mot « hengen » et de son rôle dans l’accomplissement de soi. La journée passa sans beaucoup d’autres animations. L’un de nos reporters, déguisé en porte parole présidentiel, parvint à s’infiltrer à l’Assemblé Générale de la puissante fédération stellaire des arts martiaux d’antan, mais à part un discours fleuve d’un clone de Bruce Dickinson, rien de notable ne sembla se distinguer de la masse.

La soirée fut marquée par un repas que nous devons qualifier d’héroïque, le nombre de chaises étant plus bas que le nombre de convives. Cela dit, le problème se résolut de lui même, la tireuse à mousse (oui, à mousse) monopolisant l’attention de plusieurs pontes fédéraux, qui prirent après deux heures de discussion la décision ferme de rédiger un document cadre pour l’usage des machines sur les stages. Un groupe de deux ou trois épées, manifestement plus âgées que la moyenne, nous expliquèrent durant une partie du repas pourquoi tous les autres amateurs d’épées étaient nuls. L’un de nos techniciens soutient qu’il a entendu à de nombreuses reprises le mot « balustrade« , mais je pense qu’il se trompe.

L’hébergement, dans un hôtel au relents de décor de Blade Runner, se déroula bien, malgré l’organisation d’une partie de barres au beau milieu de la nuit, les rares clients non escrimeurs devant subir les encouragements des participants. Le reste de la nuit se passa bien, la ségrégation hoplologique ne semblant jusqu’à sectoriser les lieux de repos en fonction des outils employés par les participants du stage. Plus l’enquête avançait, moins la situation était claire et, autant le dire franchement, nous commençâmes à douter du bien fondé du message cité au début de ce billet.

L’objet du prochain document cadre de la FFAMHE

La journée de dimanche débuta sur les chapeaux de roue, au sens propre. Un long défilé d’estafettes déposant les participants sur le parking du centre sportif, la dynamique de la veille se remit en marche. Le nombre de râleurs, bien qu’étant en nette hausse par rapport à la veille, ne sembla pas handicaper les séances matinales et nous pûmes continuer nos investigations. Cherchant la conférence dédiée à la « gladiature » probablement dévouée à l’art et la manière de se oindre de manière histo-compatible, nous nous perdîmes dans les recoins de cet immense gymnase où, il faut l’avouer, il n’y avait plus que des escrimeurs habillés en noir cuvant la mousse (oui, la mousse) de la veille. Au détour d’un couloir, nous tombâmes nez à nez, pommeau à nez serait plus exact, avec une grande créature d’acier. Du haut des ses cent trente centimètres, elle nous salua d’un ton chantant que nous identifiâmes immédiatement comme étant un accent méridional un peu forcé, ce qui suscita de suite une grande méfiance dans notre groupe d’investigations.

Se présentant sous le nom de Nabilla Vadi, elle noya l’équipe sous un flot de propos que notre spécialiste en archéo-linguistique tente toujours de déchiffrer, alors que j’écris ces lignes. Néanmoins, nous parvînmes à capturer quelques phrases que nous restituons ici, dans un souci de témoignage direct des abysses parfois atteints dans le monde des armes historiques :

Non mais attends, l’autre, il fait de l’escrime avec une épée qui lui arrive pas sous le bras. Des quillons qui font pas la longueur de la main et du pommeau. C’est comme si je te dis « t’es une épée t’as pas de fusée ». Allo quoi ! Non mais allo quoi !

Nous sommes bien d’accord, chers 130 de QI, il y a des dévissages de pommeau qui se perdent (et non, je ne parle pas de ce genre de pommeau… quoique…).

Posta da bimbo, Ms.NRJ12, daté de 2013.

Échappant à la quillonnesque Nabilla Vadi, nous errâmes quelques temps dans les couloirs, écoutant les lamentations d’une hallebarde solitaire ou les logorrhées d’une dague nous expliquant pourquoi il fallait absolument investir dans les lames courtes.

Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’eut lieu l’entretien décisif. Au détour d’un atelier sur une forme d’échauffement appelée « crache donc tes poumons, que je voies si tu es un homme viril« ,  nous fûmes conviés à un entretien avec une certaine « Laurence Dusac ». La dame en question, un charmant petit sabre tout en rondeur, se présenta comme la secrétaire de l’APCAI (Association our la Prise en Considération des Armes Inhabituelles). Elle nous expliqua quelles étaient les difficultés pour une étrangère comme elle, au physique peu commun, de percer dans le milieu des AMHE.

Et tout à coup, la lumière se fit dans mon esprit. Ce dont cette brave Laurence me parlait, ce n’était pas de racisme anti-armes, c’était d’une erreur de perception vis a vis de ces armes et surtout de leurs techniques d’utilisation.

De retour de cette aventure, je peux donc répondre au courrier qui a motivé toute cette affaire:

« Cher citoyen amoureux de l’escrime

Sur tes conseils, j’ai été enquêter, bien que tu aies oublié dans ta missive les trois mots magiques qui permettent d’ouvrir toutes les portes. J’ai découvert une réalité plus complexe que celle que tu m’avais décrite. Oui, bien sûr, il y a d’énormes disparités entre les armes présentes dans les AMHE. Certaines comme l’épée longue Svetlana, sont stéréotypées au delà de tout ce que les vieux de la vieilles, comme toi et moi, avons connus. D’autres, comme la fugace mademoiselle Vadi, ne vivront surement que le temps de la mode.

Car tu te trompes de combat. En dénonçant un racisme parmi les outils des AMHE, tu occultes le vrai problème: le phénomène de mode. C’est le phénomène de mode qui provoque un afflux massif de jeunes épées depuis les pays de l’Est. C’est le phénomène de mode qui fait augmenter le nombre de pratiquants d’un style bien précis et qui exige une uniformisation de l’outil en question. Et c’est encore le phénomène de mode qui maintient certains objets, pourtant de qualités, dans un oubli malheureux.

Être incapable de comprendre que ces outils s’uniformisent parce que la sécurité l’exige, parce que le besoin de pouvoir pratiquer ensemble l’exige, ce n’est pas être amoureux de l’escrime, c’est être amoureux de son propre esprit.

Tu veux que Didier le partisan se sente moins seul ? Trouve lui des camarades en organisant un atelier. Tu veux que Francesca, la rapière d’un mètre quarante, puisse enfin tirer parti de toute sa taille ? Apprends à un camarade comment jouer avec sa sœur jumelle Veronica.

Et je t’entends d’ici « oui, mais toi, injuste rédacteur fielleux, que fais-tu ? » Ahhh, comme je suis déçu que tu ne sois pas en face de moi. Je pourrais alors te montrer que madame Dusac et moi vivons désormais une liaison passionnée. Nous pourrions alors en faire la démonstration en face du petit voyeur que tu es et balancer dans tes gencives un colossal « entrüsthau », une spécialité coquine que ma sabreuse a ramenée de Strasbourg.

En somme, aucun racisme. Mais de la partialité bien humaine et la re-naissance d’un ensemble d’arts martiaux méconnus. Et toi, citoyen amoureux de lui même, tu devrais le premier à en être conscient.

Sur ce, je fais frétiller mon gobelet, et je vous dit à bientôt. Une attaque subtile de rampe d’escalier, en fin de stage, me force à lâcher le clavier, mais soyez certains que la rédaction est sur ses gardes. En 2014, nous exigerons des ascenseurs.

Le moyen d’expression de l’AMHEteur, entre 8h et 11h du matin.

La prochaine fois, nous parlerons de l’évidence au sein des livres d’armes. Vous avez tous compris de quoi il s’agit.

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