Si je te mords, tu me mords ?

Un bon escrimeur ne pare pas. Quand on l’attaque, il attaque, quand on estoque, il estoque, quand on marche, il marche.

L’art détaillé de l’escrime, J. Meyer, livre I, f°16r.

Ce petit proverbe de salle d’armes, cité par notre héros, le meilleur des escrimeurs, Josquin Plus-Bon, est un véritable bijou. Il recèle en son sein la totalité de la contradiction de l’art de l’escrime en général, de l’art de l’escrime germanique « savante« , en particulier, et des arts martiaux modernes dans leur intégralité.

Situé au chapitre 5 de la section réservée à l’épée longue, il est placé dans le prologue qui introduit aux notions de protection, de parade et de défense. L’auteur s’en sert d’argument pour justifier la nature intelligente de la défense, en opposition à une défense d’opportunité, la parade « merde-faut-que-je-fasse-un-truc » que nous connaissons tous. Bref, en résumé, une leçon sur le calme, le contrôle de soi et la volonté de prédateur que doit avoir un bon escrimeur.

En effet, de prédateur. Car, quand on tape, en escrime, il est de notoriété publique qu’il convient de taper aussi. Mieux encore, le concept de l’escrime voudrait que l’on parvienne à taper l’autre avant, pendant ou après sa frappe (mais seulement s’il n’a pas touché). Je ne vais pas faire un cours sur les trois temps de l’escrime, ou sur les trois éléments constitutifs du temps dans les sciences médiévales, mais vous avez compris l’idée. L’escrimeur est un prédateur sournois, menteur et fourbe. L’escrimeur est un humain, que diable, il n’y a que Stephen Fry et René Descartes pour penser le duel comme étant une opposition franche et égale.

Wellington règle ses différents avec un canon, docteur Maison !

Donc, oui, cher lecteur, frapper avant, frapper pendant, frapper après. Tout est justifié en escrime, tout se justifie. Tout ?

Et bien en fait, non. Tout ne se justifie pas. Evidemment. Prenons un exemple de circonstances:

Reinhart la Brute, un vendeur de chaussures dans la bonne ville d’Ingolstadt, déambule dans les rues en ce beau jour de mai 1472, très content de son récent contrat avec les responsables de la toute nouvelle Université, lui permettant de devenir le fournisseur officiel de babouches auprès des étudiants un peu coquets. Tout à son décompte mental des florins d’or qui vont remplir son escarcelle, il ne remarque pas Wilhelm le doux, un gentil fourbisseur d’armes, qui marche à son encontre. Et ce qui devait arriver arriva. La Brute bouscule le Doux de l’épaule, marmonne une excuse sans se retourner et continue son chemin.

Mais Wilhelm le doux ne l’entend pas de cette oreille. Saisissant Reinhart le vendeur de babouches par l’épaule, il le fait se retourner et commence à l’insulter copieusement, traitant notamment son chapeau de quelque-chose-dont-on-ne-doit-pas-traiter-les-chapeaux. Le ton monte, malgré la volonté du marchand de chaussures de calmer le jeu. Wilhelm le doux tire alors son épée et la brandit devant lui. Reinhart la Brute, forcé de devoir réagir, tire son arme à son tour et la croise avec celle de son pair, acceptant le défi de son pacifique camarade.

L’affaire se termina mal, vous vous en doutez, Wilhelm le doux se voyant ouvert de l’aine jusqu’à l’aisselle. Il décédera deux jours plus tard, délirant à propos de babouches auprès desquelles il devait s’excuser. Il ne faut pas emmerder Reinhart la brute. Ce dernier fut saisi par les autorités du conseil de la ville, quand même, puisqu’il avait tiré l’épée dans un lieu public, ce qui est prohibé (tiens donc). Mais la prestigieuse institution quasi-démocratique le déclara innocent des accusations d’homicide, les témoins arguant que le doux Wilhelm avait commencé les insultes, PUIS tiré l’épée et proposé le duel. Faisant ceci, il avait accepté les risques inhérents et s’était exposé à la riposte légitime de la Brute.

Contrairement à ce que vous pouvez penser, cette histoire est une version adaptée d’une histoire vraie, seuls le lieu et les noms ayant été changés pour protéger les descendants des protagonistes. Et que nous enseigne t’elle ? Que les notions d’auto-défense sont déjà très développées au sein d’une cité germanique à la fin du Moyen Age. Reinhart n’est pas innocenté en vertu d’un quelconque droit à la violence (qu’il possède pourtant), il est innocenté parce qu’il s’est défendu face à un fou-furieux qui a perdu le contrôle de lui même. Une obscure proportion de la riposte par rapport à l’agression, tout ça tout ça.

Cela dit, si les subtilités de l’escrime avaient rendues Wilhelm le Doux vainqueur, il aurait pu plaider la folie (on dit plaider la colère, le « zorn« , à l’époque) et être également innocenté de l’homicide.

Das Buch der wund artzney…, par Johann Grüninger, Starsbourg, 1513.

Une survivance de ces notions de menace, de perte de contrôle, et de peur a d’ailleurs perduré, puisque l’art. 33 du code allemand de procédure pénale  dit, en substance, que « si par désarroi crainte ou terreur, l’auteur dépasse les limites de la légitime défense, il n’est pas puni ». J’invite les juristes spécialistes en droit comparé à me donner tort ou à corriger cela dans les commentaires, tout le monde y sera gagnant.

Compliqué hein ? Ce petit exemple nous plonge assez facilement dans ce que peut être la notion d’agression et de riposte à la fin du Moyen Age et au début de l’ère Moderne. Et on se rend compte très vite que ces notions sont déjà sujettes à de puissants débats. Ce qui nous amène à parler de la violence et de son caractère légitime.

Comme vous vous en doutez désormais, la question du droit à l’auto-défense est une notion particulièrement sujette à discussions et en a en effet généré beaucoup, tant au niveau des petits juristes médiévaux que des conseils urbains ou des seigneurs locaux qui doivent, fatigue suprême, rendre la justice.

C’est à partir des XIIe et XIIIe siècles que les textes de lois européens se réorganisent en profondeur sur cette thématique. Bon, nous ne nous pencherons pas sur les causes profondes de cette évolution, et nous la mettrons, grossièrement, sur le dos de l’explosion démographique, économique et géographique de l’Occident.

En fait, et je renvoie aux travaux de Claude Gauvard sur ce point, les documents normatifs comme ceux de la Chancellerie Royale sont responsables de la criminalisation de l’homicide, en le distinguant de l’assassinat. C’est le début de l’examen de critères cherchant à délimiter l’intention de l’auteur du dit homicide, mais également les circonstances de l’acte (lisez « De grace especial« ). Le but étant, comme à la grande époque de la loi Salique, d’éviter la création de véritables guerres privées, en mettant un point final à une affaire en la scellant du pardon et de la rémission. La paix civile, mesdames et messieurs, la paix civile !

Mais figurez vous qu’il existe des précédents à cette vague de discussion et de rédaction législative. Le droit romain, (qui est au droit médiéval ce que George Silver est à la mauvaise foi) lui même, sépare les cas de légitime défense. C’est tout simple: les biens d’un coté, les personnes de l’autre. Défendre un bien et défendre une personne, ce n’est pas pareil. Étonnant, non, mais il semblerait que l’Europe antique (et médiévale) n’ait pas été le Far-West que l’on imagine parfois. Il y existe des esprits éclairés (surement d’horribles gauchistes, d’ailleurs) qui considèrent que tuer pour se sauver et tuer pour sauver ses chaussures, ce n’est pas tout a fait équivalent, même dans le cas d’une splendide paire de babouches importées.

Le code Justinien accepte, de fait, l’homicide d’une personne constituant une menace directe pour la vie de la personne agressée. Notez la subtilité. La doctrine dite « romano-canonique » (une expression fumeuse pour désigner le droit selon les institutions de l’Eglise Romaine) accepte elle que l’on puisse opposer la violence à la violence, à la condition SINE QUA NON que la riposte soit proportionnée à l’attaque. Vous me pardonnerez un peu de lyrisme, mais on croirait lire le code pénal. La même doctrine stipule que l’agression doit être injuste et le péril imminent.

Lancer une babouche explosive sur votre agresseur deux jours après qu’ils vous ait tapé n’est donc pas couvert par le droit de l’antiquité tardive… intéressant…

Légitime défense, selon le droit romain médiéval.

« Mais plus haut, cher carrousel, vous parliez du vol ? » En effet, jeune disciplo, je suis fier de toi. A coté de la justification de l’homicide pour défendre sa vie, il existe le cas du vol, du brigand mal rasé et coiffé d’un chapeau ridicule qui cherche à vous taxer votre recette de la journée. Et là aussi, les anciens systèmes de lois offre des réponses. En fait, et là, je reprends l’excellente enquête réalisée par Thierry Kouamé sur les glossateurs, c’est ici que se situe la charnière, le point principal, la frappe fatale. Le droit romain avait en effet défini deux des conditions que l’on retrouve encore aujourd’hui dans le concept de légitime défense: le péril imminent et la riposte nécessaire, mais uniquement dans le cas de la défense du corps. La défense des biens était assujettie au cas de vol avec violence, et uniquement dans le but de récupérer son bien, sans chercher ostensiblement à nuire au voleur.

Bon, n’en tirons pas non plus des conclusions hâtives. Ces dispositions sont des moyens de justifier des exceptions à la loi, pas une réglementation générale de l’auto défense sur l’ensemble de l’ère et de l’aire médiévale. Ce sont les Glossateurs (les vrais) qui permettent de montrer qu’une théorie générale (et fort aboutie) de la légitime défense existe au Moyen Age, dès la fin du XIe siècle.

Reprenons: en droit romain, l’auto-défense n’est légitime que si on ne peut fuir et que le danger est immédiat. Ces dispositions sont reproduites telles qu’elles dans les compilations juridiques du début du XIIe siècle. Ainsi, une personne qui tue son agresseur alors qu’elle pouvait s’enfuir est coupable d’homicide. Bim.

La situation est plus complexe pour le vol. les gloses médiévales de la loi des XII Tables font la différence (ceci n’est pas une blague, non !) entre le voleur de jour et le voleur de nuit. En gros, le premier n’est sujet à la riposte que s’il utilise une arme. Le second peut se faire dézinguer comme une punaise, dans le doute. Notez que le texte stipule que vous DEVEZ appeler à l’aide pour justifier la légitime défense. On en pensera ce qu’on voudra, mais c’est un système hautement sophistiqué, très différent d’une quelconque loi médiévale du talion qui donnerait à chaque porteur d’épée le droit d’étriper une personne l’ayant regardée de travers.

Les Gloses successives affinent encore ce système, puisqu’elles précisent que l’homicide d’un voleur diurnanbule n’est justifié que si ce dernier cherche AUSSI à vous tuer (auquel cas, magie, on retombe sur les règles en vigueur pour la défense du corps… ils étaient vraiment trop forts ces juristes médiévaux).

Je ne peux d’ailleurs pas résister à vous livrer une anecdote, toujours tirée des travaux de Thierry Kouamé, expliquant que l’homicide d’un amant par le mari trompé était plus facilement excusé lorsqu’il se déroulait de nuit, le mari trompé étant bien entendu tenu d’appeler à l’aide (si si, souvenez vous) pour justifier son geste… là… imaginez la scène deux secondes…. et essayez de ne pas sourire !

Il est armé, vous avez le droit de le taper, même s’il agit de jour. Mais s’il est dans le lit de votre femme, appelez d’abord à l’aide… non, tout compte fait, appelez à l’aide tout le temps.

Bref, je ne vais pas faire un exposé de toutes les gloses de droit romain, mais tout y est: proportion de la riposte, usage des armes restreint, interdiction de frapper sauf dans certains cas bien précis, tout ceci jette un nouvel éclairage sur nos sources martiales. En effet, de facto, les textes de lois référents durant la longue période médiévale prohibent la violence, même en riposte, ou tout du moins l’encadrent sévèrement.

Une personne nous vole votre bourse ? Vous ne pouvez pas riposter d’un coup de coutelas. Une femme vous saute dessus et vous griffe le visage parce que vous n’avez pas respecté votre promesse de l’épouser ? Vous n’avez pas le droit de la planter.

L’exemple de Reinhart la Brute, que j’ai cité au dessus, est parlant: le duel fut justifié parce que son adversaire a fait usage répété de violence (verbale et physique) et a tiré son épée sur l’espace public, annonçant à la fois sa volonté d’en découdre ET son accord vis à vis d’un duel. Ce qui n’empêcha pas la procédure judiciaire de suivre son cours: le vendeur de chaussures est passé en jugement, comme tout accusé d’homicide doit le faire.

Ceci n’est pas un diagramme de frappe sur délinquant. Malgré son air juvénile.

Tout cela est bien mignon, en effet, et devrait grandement faire relativiser l’aspect « martial » de nos pratiques adorées, pour y accoler un aspect traditionnel, voire culturel. Car le développement des arts martiaux dépend toujours de deux facteurs, les besoins et les outils.

Prenez, maintenant, à tout hasard, l’ouvrage intitulé « L’art détaillé de l’escrime » de Joachim Meyer. Cherchez les scènes d’agression et de défense: il y en a peu, très peu. En fait, on les compte sur les doigts d’une main, dans un ouvrage qui est peut être l’un des plus importants en termes de variété technique et contextuelle. Et chacune d’entre-elles montre un déséquilibre flagrant de la situation, où, par exemple, un hallebardier attaque un homme désarmé dans une rue. Vous pouvez également chercher, dans la tradition textuelle de Johannes Liechtenauer, des descriptions de blessures, ou des mentions de sang ou de brutalité: il n’y en a pas.

Alors, lecteurs curieux, prétez attention aux finalités des gestes dans nos sources martiales: rares sont les ouvrages montrant ou décrivant les conséquences des attaques. Le sang est un tabou, certes, mais le reste ne l’est pas. Fiore dei Liberi, dans les oeuvres qui lui sont attribuées, n’hésite pas à parler de « briser et désassembler les bras et les jambes » ainsi que de « froissements et blessures ». Pourtant, dans ses quelques exemples de défense du corps, il n’y a pas d’allusion à une quelconque violence, tout au plus y effectue t’il un renvoi à d’autres passages. Hasard, ou volonté d’éviter d’encourager à la violence gratuite ? Nul ne le sait, mais la question mérite d’être posée.

Les représentations de la violence sont également particulièrement spécifiques et méritent un traitement autrement plus subtil que le binaire « s’il frappe, il tue ». Dans certains ouvrages attribués à Hans Talhoffer, on trouve des représentations d’une violence extrême, comme un homme se faisant couper la main, ou la tête, ou encore un protagoniste achevant son adversaire au sol d’un coup de dague. Mais posez-vous la question: quel est le contexte de rédaction de ces gestes ? Dans le cas des duellistes, c’est une conséquence du duel judiciaire, où il est LÉGITIME d’achever au sol un adversaire qui refuse d’avouer son crime (la tragique histoire de Jacques Le Gris et de Jean de Carrouges est là pour en attester). Cela mérite de relativiser également les autres représentations du même auteur. Sont elles des images de la réalité, ou l’illustration choc d’un art qui ne trouve pas son public ?

C’est au cours de ce qu’on nomme « Renaissance » mais qui correspond à un vrai glissement du pouvoir public en Europe que les ouvrages commencent à montrer des blessures et à les décrire. Mais là encore, attention aux représentations: certains escrimeurs sont nus, est-ce pour autant la réalité ?

C’est pour cette raison que je me refuse toujours à parler de « vrai combat » ou que je passe mon temps à souligner l’absurdité de l’opposition « militaire » vs « civil » très en vogue ces dernières années.

Finalement, encore une fois, ceci amène à se poser la question du rapport que nous entretenons avec nos sources. Par exemple, peut-on utiliser le Ms XIX 17-3 de Hans Talhoffer, manuel avéré destiné à un duel judiciaire bien précis, pour reconstituer un art martial « global » ? Dans une démarche de reconstitution, non. Et dans une démarche martiale non plus, si on le sort de son simple contexte matériel. Le duel prend en effet place dans un espace limité, sur un terrain spécifique, avec un équipement spécifique. Ce serait comme tenter de reproduire des records de vitesse de F1 sur un circuit électrique. On peut tenter le coup, mais on s’expose à de graves déconvenues.

Pourtant, on peut tirer des enseignements de ce type d’ouvrage dans la démarche des AMHE. Comment ? Mais en ne cherchant pas à reproduire, mais à analyser. Pour comprendre. Donc, fondamentalement, analyser le document comme une source historique pour comprendre quels sont les éléments contextuels, comment ils sont contextualisés et comment donc limiter ce contexte. On ne peut pas quantifier ce qu’on ne connait pas, les gars.

Ce qui ramène à la logique de défense et à ce que C. Amberger posait comme remarque dans son article « Playing by the Rules: how « Martial » were Medieval Martial Arts »: poser la conclusion (cet art martial est fait pour la violence absolue, l’efficacité extrême et l’amélioration personnelle) avant le raisonnement (comment fonctionne donc cet art martial) est la pire méthode qui soit pour fonctionner. A ce petit jeu, on peut tout justifier.

Ceci n’est PAS un cas de légitime défense, mais une technique de brigandage !

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