Sword in Two Hands, de Brian R. Price

Face à ce livre, je devais faire cette tête là… probablement par mimétisme.

Il y a une loi très dure dans le monde des historiens, du moins les gens sérieux. Oui, je sais, c’est rare, les historiens sont souvent de gros blagueurs au chômage qui aiment la ramener sur tous les sujets. Mais je m’égare. Bref, il y a une loi très dure. C’est celle qui stipule que l’on a le droit de tout critiquer, dans la mesure où l’on doit pouvoir argumenter sa critique.

Prenez le domaine de la littérature, on peut y critiquer sur le nom, sur un ouvrage précédent, sur un simple ressenti personnel. Mais tout cela n’a pas d’importance pour un historien, puisqu’il est un scientifique, ou du moins parce qu’il en a l’ambition. Il doit pouvoir argumenter sa critique. Et quand il parle d’un livre, il doit l’avoir lu, au moins une fois. Ou avoir assez d’éléments de la bouche de l’auteur pour pouvoir commencer à poser des questions (et si possibles de bonnes questions).

Parfois, quand vous êtes historien, pour faire survivre votre déontologie, vous en venez donc à acheter des livres, des livres cher, que vous avez ensuite envie de renvoyer au fournisseur, accompagné d’un petit paquet composé à part égale de bouse de vache nivernaise et de détritus de restaurant japonais.

Cela m’amène à vous parler de la société Chivalry Bookshelf. Mort-vivant du monde des AMHE, cette société, avec le pétillant Brian Price, fut l’une des premières à éditer en masse (ou tout comme) des livres illustrés de bonne qualité sur les AMHE. Son pendant lowcost étant Paladin Press (dont je parlerais un jour) et son alter-ego luxe étant Greenhill Books. Oui, il en existe d’autres, mais pour les besoins de la démonstration, je ne retiens que ceux là.

Bref, Chivalry Bookshelf fut, pour beaucoup d’entre-nous, le fournisseur de nos premiers ouvrages, fac-similes et autres sources joliment imprimées. Et, il faut l’avouer, souvent, nous fûmes tous satisfaits. Cependant, toute règle à ses exceptions, Chivalry Bookshelf aussi. Cette exception, elle s’appelle « Sword in Two Hands ».

C’est moi où la couverture est ratée ?

L’objet, conformément aux productions habituelles de la société d’édition, est de bonne qualité. Il est dépourvu de couverture amovible, ce qui est à mon sens un plus, étant donné leur durée de vie réduite. Le texte, bien qu’écrit un peu petit, est lisible, malgré une mise en place de fonds de couleurs un peu superflus. Toujours cette habitude de vouloir « faire du vieux » ou de mettre dans une ambiance totalement fantasmée. Car non, messieurs les auteurs, donner l’impression au lecteur que le bouquin est écrit sur du parchemin ou du vieux papier, ça ne donne aucun avantage à votre propos. Au contraire. Cette critique s’adresse aussi aux photos, en costume, qui ne sont pas crédibles pour un sou. Enfin, mince, pourquoi toujours se mettre en costume pour faire un livre sur les arts martiaux historiques ? L’Histoire et le costume seraient donc inséparables ? Je n’en suis pas du tout persuadé, au contraire, puisque le fond de la pratique, ce sont les systèmes techniques, pas le décorum. J’en ai déjà parlé ici.

Cela dit, il faut pourtant reconnaître qu’à l’inverse des photographies des amis de l’auteur, le choix des reproductions de tableaux et dessins italiens du Quattrocento et du Cinquecento est judicieux, ne serait-ce que pour amener sur le tapis l’élément qui tue : les dessins des ouvrages attribués à Fiore dei Liberi sont probablement l’oeuvre d’un atelier, et pas d’un escrimeur.

Bonjour, c’est le Roi Arthur. J’ai la tenue pour pratiquer ?

Vous connaissez la musique, après la forme, le fond. Et le fond est un autre souci, dans ce » Sword in Two Hands ».

On présente d’abord l’auteur, selon la traditionnelle hagiographie dithyrambique. C’est d’ailleurs quelque chose qui ne cessera jamais de m’étonner, tant les auteurs de livres sur les AMHE mettent en avant chaque aspect de leur vie, surtout ceux n’ayant que peu de rapports avec les arts martiaux historiques. Et cela se voit aussi bien dans les présentations que dans les bibliographies. Tu as lu « ouioui à la ferme » pendant que tu écrivais ton livre ? Ça a forcément une influence sur toi, donc tu le mets…

Hey, les gars, on ne fait pas de l’archéologie cognitive sur l’auteur, on lit son livre…

Bref, gardons notre calme et continuons notre petite revue. Après tout ceci, une brève préface expose un blabla relativement insipide sur la démarche vis a vis des sources. S’ensuit une catastrophique tentative d’écriture novellistique, tentant d’amener le lecteur dans l’ambiance des arts martiaux d’antan (Si vous la trouvez, je vous laisse la découvrir, pour vous rendre compte de l’ampleur des dommages). C’est, je pense, la matérialisation de tous les problèmes que peut rencontrer le livre de B. Price. Il s’adresse à un public en lui faisant croire qu’il ne va pas seulement pratiquer un art martial traditionnel, mais également un art de vivre ancestral. Une espèce d’idéal chevaleresque aussi vaporeux que le vent. Et, si les groupes de néo-chevalerie sont des sociétés que je respecte, comme je respecte la plupart des gens, les lier de facto avec un entrainement martial me semble particulier, voire un poil inquiétant. Cela marche avec écoles traditionnelles japonaises, mais parce que ce sont souvent des sectes religieuses à part entière, qui assument totalement leur modèle et surtout leur cadre de vie. Vous n’y faites pas seulement des arts martiaux, vous changez de style de vie, où les arts martiaux ne sont qu’un élément particulier. Bref, je me comprends.

Après ce premier chapitre calamiteux, le second chapitre expose, en quelques mots, le cadre contextuel de l’oeuvre attribuée à Fiore dei Liberi. Le méli-mélo d’informations sur l’exception italienne, les condottiere, les palais princiers, les guelfes, les gibelins et la famille d’Este est un peu indigeste, surtout que l’auteur n’en tire pas énormément d’informations dans la suite de son oeuvre. Mais on peut saluer l’effort, assez rare dans le milieu, de replacer l’information historique dans le contexte qui l’a nourrie. Même si c’est un coup dans l’eau.

A tout hasard, je rappelle que le mot « segno » est parfaitement traduisible. Par « cible », par exemple. Ou « schéma ». Mieux encore: « schéma des cibles ».

Le troisième chapitre continue sa progression logique en introduisant les manuscrits en tant que tels. Le travail est quelque peu amateur, avec un tableau croisé qui, bien que complet, ne donne pas de vrai renseignement (une comparaison cahier par cahier aurait eu plus de sens). C’est d’ailleurs dans ce chapitre que commence le désastre absolu des photos en costume insérées dans le texte. Mais j’aurais l’occasion d’y revenir plus tard.

Le quatrième chapitre est le chapitre de la honte, notamment parce qu’il flirte avec le catalogue commercial (50$ HT, le catalogue, quand même) qui donne l’impression de vouloir placer les produits de M. Price et de ses potes.
Alors, attention, lecteur attentif. Je suis parfaitement d’accord avec le fait qu’il faille donner des adresses, des conseils d’équipement et tout le toutim à des débutants. Ok. Pas de souci. C’est le rôle d’une annexe, ou d’un addendum. Pas d’un chapitre entier, photos promotionelles à l’appui.

Bon, le reste du livre est un classique manuel d’introduction au style de Fiore. Comme chacun lit un peu cet auteur comme il veut le lire, je serais bien en peine de critiquer le contenu. Il mérite d’être vu, au moins pour comparer avec d’autres ouvrages. Je ne suis pas fan des drills présentés, mais ils ont le mérite d’être clairs. Je ne suis pas non plus d’accord avec certaines interprétations de Brian Price, mais elles ne sont pas trop mal défendues, malgré cet hallucinant schéma m’expliquant chiffres à l’appui le théorème de Pythagore (ce n’est pas une blague, non non non !)

En fait, pour tout dire, tout ce système sur Fiore est très mécanique, très… très mécanique, je ne trouve pas d’autre mots. L’auteur, n’hésite pas, par exemple, à vous asséner, dans le paragraphe sur la garde de la dame, que 85% du poids doit être sur la jambe arrière et 15% devant. Pas deux tiers un tiers, ou une autre image. Non, 85/15.

Idem pour les termes utilisés… non mais, sans rire, quand vous lisez un paragraphe intitulé « finding misura larga », vous vous posez des questions… c’est difficile d’écrire sans mettre de l’italien un mot sur deux ? Brian, sans rire !

Tenez, une page, pour moi résume tout: la page 203. Sur ce support, avec un fond parcheminé (nooooon, yen a marre des fonds parcheminés, ce n’est pas un bouquin de JDR) on voit six photographies. Celle du bas, à laquelle nous ne nous intéresserons pas, montre un groupe s’entraînant à la lance (le sous titre mentionnant « étudiants de Guy Windsor à Helsinki). Par contre, la série supérieure est incroyable de par son absence de cohésion. Trois personnes sont prises en photo avec des masques, leur nom à coté. Et au dessus, deux personnes sans masques prennent des poses avec des lances (équipement revivalUS, naturellement), le nom de la posture à coté.

Vous saisissez le degré de désorganisation d’une simple page ? Une photo d’un AUTRE groupe, trois personnes avec leur nom, deux personnes avec des noms de postures… hey ho ! Quelqu’un a revu la mise en page de ce livre ?

Et si vous ne me croyez pas:

Je n’ai RIEN rajouté sur cette image !

En définitive, s’il fallait que je pose une question, une seule, à l’auteur, ce serait afin de savoir pourquoi il a choisi l’épée longue pour exposer un système dynamique qui, à mon sens, s’explique beaucoup mieux avec la dague. Soyons cohérents 5 petites minutes: les livres attribués à Fiore dei Liberi, ne sont PAS des manuels d’escrime à l’épée, mais des ouvrages portant sur un ensemble de pratiques, que je rappelle:

  • Lutte
  • Dague
  • Petit bâton
  • Épée tenue à une main
  • Épée tenue à deux mains
  • Épée en armure
  • Hache en armure
  • Lance en armure (ou pas)
  • Lance équestre
  • Épée équestre
  • De vague machins sur du bâton et du gourdin
  • Des trucs bizarres

Pourquoi, mais pourquoi commencer par de l’épée ? Parce que c’est plus vendeur ? main bon dieu de bon dieu, il était 10 fois plus simple de tenter de faire un manuel sur les principes (en utilisant l’épée comme exemple) que de faire un manuel d’épée tout court…

C’est le drame des AMHE: l’épée longue est devenue un étalon de mesure pour tout. Un argument commercial percutant. Et une très mauvaise idée de rédaction quand on sort du système liechtenauerien. Copie à revoir, M. Price.

Conclusion

Ce n’est pas le plus mauvais livre sur les AMHE que j’ai pu lire, ce privilège insigne revenant à un livre français. Mais, parfois, l’oeuvre de Brian Price n’en est pas loin, surtout sur sa forme et finalement sa conception. Comparé à la production habituelle de Chivalry Bookshelf, il faut reconnaître que c’est un travail médiocre. Que le livre soit mal foutu, je l’accepte sans trop râler, même si c’est vraiment moche. J’irais même jusqu’à accepter le flou méthodologique qui parsème le bouquin (c’est bien simple, on ne sait jamais vraiment où on va). Mais que le livre soit une pub ambulante pour le matériel vendu par l’autre société de Brian Price, à savoir RevivalUS, c’est littéralement inadmissible. Je me fous de savoir qu’il existe des « zuparello-qui-sont-trop-bien » pour faire du Fiore et que ces mêmes « Zuparello » soient vendus par l’auteur du livre que je lis. Ce que je veux dans un livre sur les AMHE, c’est une réflexion, une proposition, une construction basée sur les sources que sont les livres d’armes. Pas un collage des idées pédago d’un auteur qui, manifestement, à utilisé sa boite d’édition pour concrétiser un délire qui aurait du rester un délire, et qui, surtout, aurait dû être relu et encore relu. Et pas par des amis.

Attention, je ne suis pas contre la réclame dans les livres. Mais quand elle est bien faite. Je reparlerais un jour des livres de D. Lindholm, où il y a une mise en avant pharaonesque des armes d’un certain forgeron, mais c’est discret et bien fait, et utile. Dans « sword in two hands », c’est plus placement de produit à la Michael Bay. Couplé à l’idée de chevalerie bien dégoulinante, ce n’est pas un livre que je recommanderais, malgré un système pas forcément mal foutu, mais illisible.

Le principal souci de ce livre, en définitive, c’est que c’est un manuel interne au groupe d’escrime de l’auteur, et pas un manuel grand public… ce que d’autres livres de Chivalry Bookshelf étaient, eux.

 A ce petit jeu, si vous vous interessez à Fiore, je recommande bien plus le déjà vieux « The swordman companion » de Guy Windsor, dont je ferais la revue prochainement. A moins que vous vouliez avoir une légitimité pour pouvoir critiquer le livre de B. Price. C’est vraiment sa seule utilité sur le long terme, au final.

Sword in Two Hands, de Brian R. Price

Les +

  • Un objet au standard de feu Chivalry Bookshelf
  • heuuuuuu, la joie d’imaginer un bon bouquin sur Fiore avant de l’ouvrir
  • De belles reproductions graphiques de tableaux d’époque
  • Un contexte pas trop mal expliqué
  • Plein de bonnes intentions…

Les –

  • …mais mal maîtrisées.
  • Une maquette franchement désastreuse et un propos très mal organisé. Et quand on est pas photogénique, on ne se prend pas en photo.
  • Les versions colorisées des illustrations du livre d’armes.
  • Le catalogue RevivalUS et compagnie.
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