Arte Gladiatoria Dimicandi, 15th Century Swordmanship of Master Filippo Vadi, de Luca Porzio et Gregory Mele

On parle beaucoup de « Vadi » ces derniers temps.

Trop, à mon sens, mais c’est un petit ressenti personnel dont vous vous foutez, bande de parasites. Souvent, d’ailleurs, on réduit ce brave auteur à un ersatz de Fiore dei Liberi, une espèce de copie luxueuse de l’oeuvre du « maitreuh« , souvent abusivement nommé Fiori.  J’en profite à l’occasion pour rappeler (monsieur Cognot me le soufflant par télépathie) que Fiori est un chanteur. Fiore est un escrimeur.

Contrairement à une rumeur persistante, cet homme n’est pas l’inventeur de la posta di corona.

La copie du sieur Vadi étant difficile à comprendre, beaucoup en ont tiré l’idée qu’elle était forcément incorrecte, que le copieur n’avait rien compris au copié. Rien n’est bien sûr plus faux, cher lecteur. Vous commencez à en avoir l’habitude.

L’oeuvre de F. Vadi est un très intéressant essai de la fin du XVe siècle, qui tente de concilier deux modes de rédaction très spécifiques:

  • D’un coté, nous avons le texte technique, théorique, nébuleux par sa complexité, qui cherche à décrire la nature même de l’escrime.
  • De l’autre subsiste un florilège technique, illustré, beau, facile à voir et à comprendre (enfin, en théorie), exposant des gestes somme toute classiques.

En alliant les deux, ce cher F. Vadi a tenté de faire la synthèse de deux mondes, l’exempla médiévale et la rationalité moderne. Cela dit, n’allez pas vous imaginer que le bonhomme est un précurseur pour l’une ou l’autre. L’escrime rationnelle n’est pas du tout de son fait, et la dynamique du florilège non plus. Son coup d’éclat est d’avoir tenté de construire une oeuvre alliant les deux de manière simple. Ou du moins tenter de le faire.

Et pour voir le résultat, vous avez l’ouvrage de Luca Porzio et Gregory Mele.

Une couverture noire. On sait d’office qu’on a affaire à un livre d’AMHE.

Ce livre, publié chez le quasi défunt mort-vivant Chivalry Bookshelf en 2002 (ouaip, déjà) est un livre de format A4, à couverture rigide. Comme d’habitude, la couverture amovible s’use à la vitesse de la flèche du ciel et ne présente que peu d’intérêt, hormis celui de fournir une biographie succincte des deux auteurs.

Les 204 pages du livre sont en papier glacé, un avantage non négligeable pour l’amateur d’AMHE qui utilise son livre comme oreiller dans les stages. Comprendre « Ça ne se froisse pas quand on bouge autant que moi en dormant« . La reliure a également survécu à votre serviteur, ce qui signifie qu’à défaut d’avoir une ligne éditoriale tenue, la boite des chevaliers avait un bon sous traitant.

Deux types de reproductions du manuscrit d’origine parsèment le livre. On trouve en premier des reproductions en noir et blanc de la partie intégralement textuelle, puis des reproductions en couleur de la partie florilège. On sent bien que les auteurs se sont fait plaisir sur le coup, mais c’est à mon sens une petite incohérence. Soit on offre un fac similé de qualité pour tout, soit on fait cheap pour abaisser le prix. Mais un mélange des deux… à croire qu’ils ont décidé de continuer l’oeuvre synthétique de leur modèle…

Bref, une forme somme toute agréable a compulser.

Le contenu, maintenant, demande plus d’attention. L’introduction est correcte, même si un lecteur actuel pourrait s’interroger sur les éventuelles découvertes sur F. Vadi, sa vie, son oeuvre, ses chats… On y trouve une première petite partie dédiée au monde dans lequel F. Vadi exerce son art d’auteur. La seconde partie de l’introduction se concentre quant à elle sur le manuscrit en lui même, offrant quelques informations utiles sur l’objet, ainsi que quelques précisions sur les liens avec l’oeuvre de Fiore (voir plus bas à ce sujet). On y trouve enfin un bref condensé de ce que le manuscrit cherche à enseigner comme escrime. Cette partie est d’ailleurs totalement ratée à mon opinion, par le manque d’illustrations et de schémas explicatifs.

Mais comme je le disais en introduction, l’oeuvre de F. Vadi est difficile, à lire et à comprendre. D’abord parce qu’il écrit dans une langue difficile, proche du langage fleuri des courtisans de la cour d’Urbino. Les images ainsi utilisées sont un peu nébuleuses, et le manque d’explications ne plaide pas en la faveur du manuscrit. Et les auteurs Mele et Porzio n’ont pas forcément réussis à franchir cet écueil.

Prenons un exemple simple, celui du diagramme découpant un homme selon des articulations, ses membres et les vertus associées. L’auteur associe, par exemple, l’épaule droite aux qualités de l’Ours, animal qui est déjà, à l’époque, un symbole assez négatif (A ce sujet, hein, il est toujours cohérent de recommander les ouvrages de Michel Pastoureau.) Mais aucune explication n’est donnée par les auteurs sur les symboliques réelles de ces animaux ou des outils qui sont utilisés comme éléments pédagogiques. Alors, certes, je suis moi même partisan de la méthode « apprends à lire, petit con« , mais il y a des limites à ne pas dépasser. La sémiologie médiévale ne va pas de soi et donner quelques éléments n’est jamais perdu.

Bref, le texte est en demi teinte. On sent vite, à sa lecture, que si nous ne sommes pas en face d’un chef d’oeuvre de l’escrime, on est tout du moins devant un témoin qui fait office de charnière entre les ouvrages médiévaux illustrés (tels que les livres attribués à F. dei Liberi) et les énormes tentatives encyclopédistes de l’école Bolonaise du XVIe siècle. C’est un second reproche que je ferais, comme je le fais à beaucoup d’ouvrages d’AMHE: il manque une partie entière dédiée à l’intertextualité et aux filiations textuelles. Et c’est une partie qui aurait trouvée sa place, étant donné le propos des auteurs, qui assument totalement de percevoir l’oeuvre de F. Vadi comme déconnectée, dans leur analyse du moins, de la tradition de Fiore dei Liberi. Argumenter et prouver que cette escrime n’est pas une copie ni une simple continuation d’une tradition de la fin du XIVe siècle aurait grandement enrichi le propos, déjà fort solide en termes de contenus. L’introduction à ce sujet ne suffit clairement pas.

J’en profite pour vous rappeler, lecteurs naïfs, qu’une technique similaire n’est absolument pas signe d’une tradition commune. A ce petit jeu, on peut relier le livre de Fabian von Auerswald et le Judo de Kano sensei. De la même manière trois lignes et deux dessins ne suffisent pas pour prouver que l’Arte Gladiatoria Dimicandi de F. Vadi est une copie ou une continuation du Flos Duellatorum.

Enfin, les remarques d’usage: pas d’index, un glossaire un peu léger (mais pas trop)… ce qui est un mal sans en être un.

Conclusion

Pour un livre sorti il y a plus de 10 ans dans un milieu somme toute assez amateur, le travail force l’admiration, et rappelle à quel point certaines perceptions locales des AMHE sont en retard sur ce qui se faisait déjà il y a une décennie.

Le propos est clair, l’introduction bien faite. On aurait aimé en apprendre plus sur l’auteur, mais étant donné la maigreur des informations existant encore aujourd’hui, on ne peut pas leur en vouloir. Les illustrations, bien reproduites, permettent d’approcher un peu la magnificence de ce petit manuscrit que chaque pratiquant devrait voir au moins une fois dans sa vie, pour bien saisir la différence qui subsiste entre le livre ancien (et ses usages) et le livre moderne (et ses usages). Et pour en finir une fois pour toute avec l’idée que ces sources sont des manuels comme ce qu’on peut trouver dans une FNAC au rayon « vie pratique ».

Maintenant, comme tout ouvrage, il a ses petits défauts. Je n’arrive pas à comprendre, par exemple, pourquoi ils ont reproduit le fac-similé du texte en guise de transcription, et de plus en qualité médiocre. Tout comme j’ai été surpris de constater l’absence d’un vrai parallèle entre l’oeuvre attribuée à Fiore dei Liberi et celle de Filippo Vadi, tant le propos était virulent dans l’introduction.

En somme, un bon bouquin. Je sais qu’il y a des éditions en cours de publication sur ce manuscrit, et en français de surcroit. Elle n’échapperont pas au carrousel des baffes, mais si vous trouvez celui de Mele et Porzio à bon prix, n’hésitez pas, vous en aurez pour votre argent.

Et souvenez-vous: FIORE, pas FIORI. Sinon, c’est Ash Williams qui viendra vous faire la leçon.

Il était impérial dans Bubba Ho-tep.

Arte Gladiatoria Dimicandi, 15th Century Swordmanship of Master Filippo Vadi, de Luca Porzio et Gregory Mele

Les +

  • Un livre solide et de bonne facture
  • Une traduction claire et posée
  • Le respect du découpage de l’oeuvre
  • Le choix d’avoir fourni un fac similé de la parti textuelle
  • Les mises à jour des auteurs, quand elles étaient encore disponibles sur le net.

Les –

  • Un glossaire plus complet, bon sang
  • Des traductions parfois très contemporaines de certaines phrases
  • L’absence de présentation technique vulgarisée
  • Pas de vrai parallèle avec l’oeuvre de Fiore et les raisons de leurs différences
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