La « Destreza » de Francisco de Rada, par Sébastien Romagnan.

Oh oh oh, comme le temps passe. Déjà le mois de septembre et aucun propos intelligent dans mon escarcelle. Les petits AMHE font leur rentrée (enfin, presque tous), les petits poussins rentrent à l’école, bref, l’année recommence et il faut établir un bon rythme de production scripturale. Les vacances sont en effet finies. J’ai pour ma part beaucoup écrit, beaucoup lu… et c’est ce dont nous aller parler, un peu, en ce beau jour de septembre.

Là, je ressemble un peu à ça.

Chers lecteurs désœuvrés, je sais que vous être impatients de découvrir ce qui a bien pu me motiver à tapoter ce clavier. Vous tombez bien, aujourd’hui, je vais vous parler d’un livre. Un livre qui m’a fait m’interroger, me questionner, qui m’a fait douter et finalement m’a posé de sacrés problèmes…

Vous vous dites surement « Puissant rédacteur désirable entre tous, tu nous vends du rêve par tonne… » et je suis bien d’accord avec vous.

Aujourd’hui, lecteurs,  nous allons parler d’un livre français ! Sur les AMHE. Et en plus, d’un BON livre. Pas croyable hein ? On pensait que ça n’arriverait jamais…

Un objet qui déclenche la schizophrénie.

La thématique de la destreza (et de l’escrime espagnole en général) me dépassant largement, vous pardonnerez donc les généralités qui émailleront cette petite revue. Entre nous, d’ailleurs, c’est surtout l’aspect francophone de l’ouvrage qui m’a d’abord intéressé. Se perdre dans un livre sur les arts martiaux historiques en français était jusqu’ici une véritable purge et je suis particulièrement heureux qu’un auteur se soit lancé dans une production dans le but de relever un petit peu le niveau.

Parlons-en, d’ailleurs, de la production. L’ouvrage est édité chez une société d’auto édition. On pourrait le décrier, mais connaissant personnellement les difficultés rencontrées par les auteurs en herbes pour éditer un travail, je vous prierais de bien vouloir la fermer, très vite.

L’objet est de taille raisonnable, en format portrait, ce qui est un choix rassurant en ces temps d’expérimentations un peu hasardeuses lors ces dernières années. La couverture est souple, ce qui est à la fois un bien et un mal. Un bien puisque l’ouvrage est manipulable sans crainte d’écorner une couverture. Un mal parce que cela en dit long sur la durée de vie de la reliure. Mais, encore une fois, je connais trop bien les contraintes de l’édition pour considérer ceci comme un défaut. L’ouvrage est intégralement en noir et blanc et alterne un texte dense avec des reproductions du manuel de Francesco de Rada et des photos contemporaines retravaillées.

Cet aspect me fait d’ailleurs formuler mon premier reproche à la mise en page. Le liseré en bord de page est en trop, à mon sens. Il ressemble un peu aux mises en pages de bouquins de JDR des années 90. En un mot, c’est cool, mais je ne sais pas si c’est à sa place dans un livre d’escrime. Cela dit, c’est vraiment un point de détail. Les photos sont un problème plus important.

En effet, il y a des photos dans le livre. Je dois avouer que je déteste les photos dans les bouquins sur les arts martiaux. Souvent ridicules, elles mettent en relief le fait que la plupart d’entre nous sommes peu photogéniques. Hors, ici, l’écueil est surmonté. Bref, ces photos sont une excellente idée, mais l’idée est mal exploitée. Tout d’abord, étant donné la complexité du sujet (j’y reviendrais) il n’aurait pas été inutile d’en utiliser plus pour modéliser certains points de techniques vraiment ardus. Mais leur style « dessin » rend parfois la lecture de l’image un peu confuse. Cela dit, rien qui ne soit insurmontable.

L’utilisation des shémas originaux est un autre problème, bien plus grave à mon sens. J’ai beau les relire en ce moment précis, où j’écris ces lignes, je n’y comprends rien. Les cônes, les lignes, les plans, tout cela aurait gagné à être illustré à nouveau. Voire décomposé encore plus. Sans vouloir me jeter des fleurs, j’ai quelques années d’études derrière moi, mais il a fallu faire une recherche et un effort réel pour me souvenir de ce qu’était une bissectrice d’angle. Ça en fait peut être marrer certains parmi vous, mais tout le monde n’a pas 25 ans et un bac passé il y a deux ans à peine. Bref…

La destreza, aujourd’hui.

Il est difficile de parler en détail d’un propos aussi complexe. Je vais donc tenter de donner un exemple qui est, à mon sens, symptomatique des défauts de cet excellent bouquin:

Dès la page 7, l’auteur utilise le terme atajo. Outre le fait qu’aucune proposition de traduction n’est faite (quand bien même le choix serait fait, à terme, de garder le mot espagnol), l’auteur ne décrit pas ce qu’est l’atajo. La définition n’arrive qu’à la page 10, et enchaîne sur exactement le même problème de hiérarchie du propos. Les atajos sont numérotés de 1 à 8, dans un tableau assez aride, avec une colonne « juridiction/côté« , sans que ces deux termes (et les informations de la dite colonne) ne soient explicités en détail. Alors, certes, on comprend au bout d’un moment … en fait, non, je ne suis pas certain d’avoir encore bien saisi. Hors, comme il semble s’agir d’un élément fondamental de l’escrime exposée, je pense qu’il faudrait y passer plus de temps.

Je sais bien que la destreza n’est pas un modèle d’escrime comme les autres. Mais, et l’auteur le rappelle fort bien, il est destiné à un type de population et de société qui n’est pas celle de l’escrimeur amateur. Et encore moins celle de l’homme contemporain. C’est pour cette raison qu’il faut toujours aller du général au particulier. Et donc, il aurait été bienvenue de passer plus de 5 lignes sur l’exposition de ce qu’est un atajo. Quitte a y consacrer une demi douzaine de pages, avec des exemples simples à l’appui. Et des schémas. Il faut toujours des schémas.

Conclusion

Ce livre est une véritable énigme. D’abord parce que je n’ai toujours quasiment rien compris au bout de plusieurs lectures. Or, si j’accepte parfaitement l’idée qu’un système aussi trouble que la verdadera destreza espagnole soit difficile à appréhender, autant ne rien y comprendre relève pour moi d’un défaut de présentation et d’expression.

Et c’est bien le gros problème de cet ouvrage. Il semble s’adresser aux débutants, mais utilise et considère comme acquises des notions qui ne le sont pas du tout pour la majorité de ses lecteurs potentiels. On a l’impression, parfois, que l’auteur a cherché à aller trop loin, de manière trop précise, quand les explications y auraient gagnées avec plus de simplicité.

S’il fallait résumer cet ouvrage, je dirais qu’il s’agit d’un livre professionnel qui possède les défauts d’une production d’amateur. Et c’est bien tout ce qui fait sa qualité, au delà des défauts qui ne touchent que sa forme et sa structure. Et même en prenant en compte ces problèmes, le livre nous plonge tout de même dans une escrime réellement difficile d’accès, qui change totalement de la vision empirique et un peu brouillonne que en nous donnent parfois les AMHE. Alors, certes, on y comprends rien. Mais pour des raisons bien différentes de la non compréhension d’un livre d’armes simplement illustré que nous connaissons bien.

Bref, en lecteur critique, mais vraiment impressionné par la densité du travail proposé, je ne pourrais qu’encourager l’auteur, M. Romagnan, à peaufiner son style et sa présentation. Quitte à proposer un jour une seconde édition remaniée, et ainsi ouvrir réellement les arcanes de l’escrime espagnole savante aux pauvres ignorants que nous sommes.

En espérant qu’on ne commence pas à y parler de vecteurs… je HAIS les vecteurs.

 

Destreza, de Sébastien Romagnan

Les +

  • Une couverture qui claque
  • Un propos manifestement argumenté et maîtrisé
  • Un choix d’organisation intéressant, séparé de la simple copie de source
  • La thématique, grandement originale
  • Des choix graphiques pertinents

Les –

  • Une mise en page un peu « bouquin de JDR » et la difficile lecture des illustrations d’origine.
  • Le manque de hiérarchie dans le propos
  • L’absence d’index détaillé
  • Le style direct, toujours très dangereux dans un manuel
  • Je n’ai quasiment rien compris à la destreza, même au bout de trois ou quatre lectures et de 20 ans d’escrime.

 

A la fin de l’envoi…

Publicités

4 réflexions sur “La « Destreza » de Francisco de Rada, par Sébastien Romagnan.

  1. Je retiens d’abord que vous faites une critique positive de Destreza, en précisant que c’est un bon livre et je vous en remercie.
    Je prends note de vos conseils pour la seconde édition, en espérant que l’occasion de la publier se présentera. Pour vos critiques « cosmétiques », je les entends, notamment celles sur la couverture, étant moi-même un amoureux des beaux livres, je rêvais d’une couverture rigide avec un dos carré cousu, mais, comme vous devez le savoir, le budget n’aurait pas tout à fait été le même.
    J’ai également conscience de la difficulté que constitue l’approche de la Verdadera Destreza. Il faut s’approprier, au départ, de nouveaux concepts et un vocabulaire spécifique qui nécessite un temps maturation. Votre « quasiment rien compris » dans la conclusion m’a fait sourire, combien de fois me le suis-je dit alors que je traduisais Rada ? La principale difficulté fut pour moi de comprendre l’opposition des plans particuliers. Mais, c’est le quasiment qui fait la différence, par petits éléments, on finit par intégrer le système dans son entier et par se rendre compte que la Verdadera destreza est complexe plus qu’elle n’est difficile.
    J’espère que cette difficulté d’approche, due à la spécificité Verdadera destreza, et aussi (je suis prêt à le reconnaitre) à mes explications peut être pas suffisamment claires, sera l’occasion de nombreux échanges à l’Isle Adam, et d’autres mails.
    Cordialement
    Sébastien Romagnan
    PS : C’est promis, pas de vecteurs dans la seconde édition si elle voit le jour.

    • Content que la critique ait plu.
      Cela dit, ne prenez pas à la légère le fait que je n’ai rien compris. Je suis un mauvais escrimeur, mais je connais mon domaine, et il est inquiétant que j’ai l’impression que la totalité de ces idées ne parviennent pas à pénétrer mon esprit.

      Je suis en désaccord profond avec le Ms 3227a, quand il dit qu’il y a des choses qu’on ne peut pas montrer avec le texte. Tout est une question de pédagogie et de structure du texte. Aujourd’hui, avec les appareils numériques et les outils de mise en page, il est beaucoup plus facile de faire un propos organisé et décomposé.

      Quitte à en faire deux volumes.

      • Je vous rejoins totalement sur le fait que le texte est suffisant pour expliquer les choses, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai intégré des photos dans le livre que pour simplifier la compréhension à certains moment.
        Je ne prends pas du tout à la légère votre critique et ne remet pas en question le fait que mes explications sont peut être insuffisantes, mais il semble que la compréhension de la Destreza nécessite un temps pour assimiler de nouveaux concepts (inconnus dans d’autres escrime), plusieurs lectures espacées dans le temps et une pratique régulière avec l’arme à la main. C’est la raison pour laquelle, j’ai rajouté le dernier chapitre (les trente règles) afin de donner quelques conseils simples applicables en combat et qui permettent d’assimiler les éléments les uns à la suite des autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s