« The Art of Combat », de Jeffrey L. Forgeng

C’est bien mignon d’être méchant avec un Olivier qui n’a rien demandé ou de se répandre en blague facile sur les A.M.H.E, mais dans le titre, il y a une lettre qui veut dire Histoire. Donc des choses sérieuses. Donc, un peu de sérieux. Quand même. Aujourd’hui, je vais faire une petite revue littéraire.

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Mettez votre ego de côté et apprenez à différencier la critique de l’insulte.

Je tiens donc à mettre les choses au point : oui, je vais critiquer et parfois dire du mal de telle ou telle chose. Si vous lisez le petit onglet F.A.Q. vous comprendrez tout de suite ma posture face aux jugements: juger d’autrui, de son travail et de ses activités, juger les choses, ce n’est pas seulement une possibilité, c’est un droit.

A tout hasard, je vous rappelle donc l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme :

Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

Et figurez-vous que ce droit ne se limite pas à la politique. Le texte dit « ses opinions« . Sous entendu « toutes« . Donc son avis sur son café, sa religion, ses dirigeants, son voisin, son cousin, sa femme, ses bouquins, ses profs… et les textes dédiés aux A.M.H.E. Donc oui, quelqu’un à le droit de dire que votre bouquin ou votre site internet est tout pourri. Tout comme vous avez le droit de dire que le Carrousel dit des conneries.

Vous vous demandez surement comment peut on alors tracer une frontière entre l’acceptable et le non acceptable ?

Je vous rappelle donc que ce n’est pas à vous de tracer cette ligne, mais à la loi (les délits multiples d’incitation à la haine raciale, par exemple) et à la justice (si vous portez plainte pour diffamation… ce qui implique une diffamation. Donner un avis n’en est pas une).

Maintenant que cette précision est faite, plongeons dans un abîme de culture.

Aujourd’hui, nous allons parler de Joachim Meyer.

L’objet du délit

Plus précisément, nous allons parler de la traduction du « Discours détaillé sur l’art de l’escrime » réalisée par Jeffrey L. Forgeng en 2006. Le livre paraît la même année chez Greenhill Books, un éditeur bien connu des amateurs d’escrime ancienne puisque ce sont également eux qui ont distribué le très critiquable « Medieval Combat » de Mark Rektor.

Passons d’abord, en bon historien des textes, sur l’objet. Le format est agréable, le papier solide, la couverture rigide assez solide pour encaisser une chute de théière remplie de Oolong. La reliure tient le choc (je répète, car c’est important, ELLE TIENT LE CHOC) ce qui est assez rare sur les livres édités entre 2000 et 2010.

Pour un usage de pratiquant d’AMHE (vous savez, ce que vous croyez lire ici) il est assez pratique. Le texte est cependant assez petit, ce qui ne facilite pas la lecture sous un éclairage faible. L’arrangement sur deux colonnes est également un choix peu judicieux, mais indispensable pour un texte de ce volume.

Les illustrations d’origine sont reproduites en noir et blanc. Cependant, elles ne sont disponibles qu’à la fin de chaque chapitre, ce qui rend la lecture parfois compliquée. Attention, le livre d’origine est parfois bien difficile à lire, avec ses renvois aux illustrations suivant les lettres et la position du dessin sur une image à plusieurs plans.

Un exemple du bazar que l’on peut rencontrer dans le livre de Joachim Meyer

Il aurait mieux valu, à mon sens, oublier les images et tenter d’utiliser les illustrations dans leur contexte, à coté des mots qu’elles complètent. J’aurais d’avantage compris la démarche de les mettre à la fin pour une édition critique du texte.

Venons-en au fond, à savoir le contenu. L’auteur commence par une brève mais efficace présentation de l’œuvre de Joachim Meyer. Il enfonce un certain nombre de portes ouvertes, à mon sens. A sa décharge, l’excellent article d’Olivier Dupuis dédié à Joachim Meyer n’est sorti que quelques années après. La partie réservée à l’histoire de J. Meyer est donc peu fournie, ce qui est toujours dommageable quand on analyse une source historique. Ainsi, pour l’exemple, il est difficile de situer les raisons des interdits et des normes comportementales inscrites dans le texte de Joachim Meyer sans comprendre de quel milieu social et culturel il provient. La méthode historique est une bonne vieille garce…

Une description plus précise des armes utilisées, et des dessins les illustrant (comme c’est le cas dans l’excellent appendice de « Knightly Art of the Longsword » de David Lindholm.

Pour ce qui est du texte, il est globalement très bien abordé. Le sens est clair, souvent préservé, malgré quelques facilités de langage (issues, il me faut l’avouer, de la très grande complexité du style rédactionnel de l’auteur original).

Prenons par exemple l’expression « Gauckelwerck« , que J. Meyer utilise tout au début du chapitre dédié à l’épée longue. Jeffrey Forgeng fait le choix de le traduire par « Mummery« , que l’on peut traduire par « enfantillage » (mes compétences en anglais sont limitées, donc si je me trompe, dites-le !). Alors que le terme « Gauckelwerck » est bien plus proche de la désignation des arts des bateleurs, du spectacle et, somme toute, de ce que l’on nomme aujourd’hui les arts du cirque. A travers une telle expression, J. Meyer exprime plus qu’un avertissement, c’est une condamnation d’une frange de la société qui est, à l’époque, déconsidérée et même condamnée à un mode de vie spécifique. Il est d’ailleurs intéressant (mais je laisserais l’incroyable monsieur Daniel Jaquet en parler à ma place un jour) de noter que les maîtres d’armes itinérants sont traités de la même manière que les saltimbanques dans certaines cités allemandes de la fin du Moyen Age.

Ce genre de choix de traductions peut parfois même porter à confusion. Ainsi, dans le chapitre sur l’épée, lorsqu’il parle de la feinte (verführen), Meyer précise que l’on peut non seulement feinter « mit dem schwert » (avec l’épée) mais également « mit den geberden mancherley hieraus entstehet« . L’expression est difficile à traduire, mais grossièrement, je peux la lire comme signifiant « avec la manière dont on se comporte« . Jeffrey Forgeng y fait le choix de l’expression « with body langage« . Apparamment anodine, la modernisation me semble risquée, puisque la notion de langage corporel est une notion moderne, liée à des perceptions et des théories scientifiques datant du début du XXe siècle.

Or, c’est justement toute la saveur de cet extrait. J. Meyer vit à une époque où la psychologie n’est ni codifiée, ni discutée en Université. Pourtant, à la lecture de son ouvrage, il est possible de sentir qu’il met sur papier des intuitions très modernes, sans avoir les théories et les outils intellectuels pour les exprimer. Passer cette réalité en interprétant directement l’expression par « langage corporel » est un oubli du contexte et donc de toute la richesse de l’oeuvre de J. Meyer, à mon sens.

Bon, je râle, je râle, mais en fait, la plupart des choix de traductions sont excellents. Ainsi, J. Forgeng est le premier chercheur accessible, à ma connaissance, à avoir traduit la garde « tag » par « le jour » et non « le toit« . Je ne vous cache pas que cela confirme mes propres théories, donc je suis d’accord avec lui.

Trêve de plaisanteries. Le glossaire, très complet, est une autre force de l’ouvrage. Il regroupe les termes, par ordre alphabétique de leur traduction, avec les correspondances dans le texte. Et pour le puriste, il y a même un glossaire des termes allemands, donnant leur équivalence en termes anglais. Rien qui ne puisse pas vous satisfaire.

The art of combat, Joachim Meyer, traduction par Jeffrey L. Forgeng

les +

  • Un objet solide et de bonne qualité
  • Une traduction claire
  • Le respect du texte original
  • Le glossaire
  • Des illustrations cadrées et de bonne qualité

Les –

  • Une mise en page nécessaire mais difficile à lire
  • Une mauvaise utilisation des illustrations d’origine
  • Le manque d’explications quant aux choix de traduction
  • Pas d’insertion claire de l’œuvre de Joachim Meyer dans l’intertextualité des livres d’armes

Conclusion

Achetez ce livre. D’abord parce que c’est un beau livre. Ensuite parce qu’il est, à l’heure actuelle, la seule traduction valable d’un des ouvrages les plus importants et les plus clairs de la tradition germanique d’escrime. Vous y trouverez tout. TOUT. Car Joachim Meyer fait de son œuvre un double usage. Il s’agit aussi bien d’une encyclopédie que d’un guide pour les hommes (et les femmes aujourd’hui, je ne suis pas bégueule) interessés par l’escrime. Certes, vous n’aurez pas le maître qu’il conseille à coté du livre, mais vous aurez tout de même un livre clair. Peut être l’un des plus clair sur le sujet.

Et même quand d’autres travaux sur J. Meyer sortiront en 2014, achetez-le.

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3 réflexions sur “« The Art of Combat », de Jeffrey L. Forgeng

  1. Effectivement, vivement la version française. 🙂
    [A supprimer après lecture] Je vais me permettre une petite remontée d’erreur de français (ce n’est pourtant pas mon fort) : Hors, c’est justement toute la saveur de cet extrait. J. Meyer vit à une époque où la psychologie n’est ni codifiée, ni discutée en Université…. Il s’agit de Or, de « mais ou et donc or ni car » 😉

    En tout cas j’en profite pour dire un grand bravo pour l’initiative !

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