Oh, mince… il faut que j’écrive un second article.

Je déteste écrire des articles. C’est long,  c’est périmé plus vite qu’on ne l’écrit et après, on a la flemme d’écrire quelque chose de plus gros. On se dit « bah, les gens ont qu’à réfléchir à ce que j’ai dit, je ne vais pas leur mâcher le boulot, à ces faignants ».

Mais comme il faut bien alimenter le blog, il faut bien écrire quelque chose. Grâce à un précieux camarade, qui manie aussi bien la bocle que l’analogie douteuse entre 1523 et 2013 (Désolé Olivier, mais faut bien que je sacrifie à ma réputation de sale con), j’ai au moins un sujet.

Pourquoi y a-t-il des trucs au sol sur certaines illustrations de livres d’armes ?

Hein ? Oui, pourquoi ? Ça vous est déjà arrivé de faire de l’escrime avec un coutelas en bois sous vos pieds pendant qu’un adversaire cherche à vous planter une épée dans le coin de l’œil ?

Parce que moi, non. Je n’aime pas le challenge depuis qu’une rapière tchèque de mauvaise qualité est venue titiller mon nerf cubital… allez savoir, je suis peut-être indigne de la virilité des A.M.H.E. Bon, remarquez, je ne fais pas non plus d’escrime tout nu et avec des moustaches de patriarche.

C’est peut-être un tort…

Cod.I.6.2º.5, f°44r.

 Mais tout ceci, chers internautes qui vous ennuyez visiblement au travail, nous amène à vaguement aborder la question des représentations dans nos chers livres d’armes. Parce qu’au fond, pourquoi y a-t-il des images dans ces bouquins ? Pourquoi des concepteurs de manuels prennent-ils la peine de réjouir nos rétines avec des illustrations chatoyantes montrant des couples s’ébattant joyeusement dans l’herbe verte des campagnes européennes ?

Passons sur l’idée « les images sont l’écriture du pauvre gnagnagna ». Des manuscrits comme ceux commandés par ce cher Paulus Hector Mair, bourrés d’images, en couleur, ne sont pas destinés aux « pauvres ». Ou alors ils ont changés, les pauvres, depuis le XVIe siècle, époque bénie où ils pouvaient s’offrir des manuscrits coutant 500 florins d’or.

Non, l’image est, comme le texte, comme le format, comme tout, un choix. Et ce choix n’a rien d’obligatoire. Prenons, par exemple, la tradition manuscrite attribuée à ce brave Jean de Liechtenau. Il faut attendre très tard pour voir apparaître des illustrations, et, souvent, ces dessins apparaissent quand le texte lui-même devient partial, voire totalement différent de ce qu’il était à l’origine.

Cod.icon. 393 , détail

Un texte peut se suffire à lui-même, tout en cherchant à décrire un geste et un système dynamique. Et, petits curieux, il n’est nul besoin de se limiter au texte germanique de ce brave Jeanjean. Prenez des sources que je connais très mal, à savoir les sources relatives à l’escrime savante espagnole. Plusieurs des témoins historiques de cette technique sont des textes, massifs et détaillés, dépourvus de la moindre illustration claire.

La question peut devenir particulièrement subtile, en fait. Prenez l’œuvre nouvelle de ce cher Achille Marozzo. Le dessin décrit le statique, le texte s’occupe de la dynamique. Seule, l’illustration ne sert à rien, si ce n’est représenter des gens prenant des postures étranges. La place de l’image est alors totalement différente de celle qu’elle occupe dans une œuvre comme celle de Talhoffer-jme-la-pete, qui semble dans l’extrême inverse : des images décrivant le dynamique avec un texte quasi statique.

Car, si l’on réfléchit quelque-peu, on se rend vite compte que le dessin est un support particulièrement limité pour décrire un geste rapide, précis et évanescent. Tout au plus peut-il faire passer une idée, comme Fabian von Auerswald nous le martèle sans cesse « cela est illustré ici ». Mais pour retranscrire le geste… hum. Walt Disney n’est arrivé que bien plus tard (un Mickey Mouse en pourpoint rose aurait pourtant une classe folle). En fait, les mots demeurent un bien meilleur support pour décrire une succession précise de mouvements. Les mots peuvent apporter la précision nécessaire, à la limite du redondant, comme lorsque Joachim Meyer précise « frappez sur sa gauche, c’est-à-dire sur votre propre droite ». Les mots prennent peu de place, peuvent s’apprendre, se répéter. Et surtout, se copier relativement fidèlement.

Vous avez compris ? Les mots, c’est cool. Les dessins, ce n’est pas cool.

Bien évidemment, toutes ces allusions sont contestables (heureusement). Cela dit, il faut absolument se poser la question de savoir à quoi l’on a affaire devant une illustration.

Ce qui nous amène à l’objet du délit, une illustration du Cgm.3711 de Munich, contenant un texte attribué à un certain Jörg Wilhalm et daté d’après 1523, selon des méthodes fort douteuses.

Cgm 3711, détail du f°19v

Oui, vous voyez bien un livre aux pieds de l’escrimeur de gauche. Et là, je vous entends d’ici : « mais voilà, la justification suprême : ils faisaient des AMHE, comme nous dans notre gymnase municipal ». Ho ho ho. Vous êtes bien rapide, cher lecteur de blog. Observez bien la position du livre.

Vous noterez qu’un escrimeur débraillé n’est vraiment pas crédible !

Plus près.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je vois un électrocardiogramme.

Oui, il est associé au personnage de gauche. En fait, il est clairement sous ses pieds. Et, comment dire, faire de l’escrime, même en salle, avec un manuscrit en papier ou en parchemin sous vos chaussures à semelle plate, c’est un véritable challenge.

Vous me direz « habile rédacteur, je suis bien d’accord, mais les perspectives médiévales sont à prendre avec des pincettes ». Je vous répondrais que vos pincettes, elles devraient vous servir à décortiquer ce que vous dites. Car oui, en effet, l’imagerie médiévale et moderne n’est pas notre photographie. Les perspectives sont hasardeuses, quand elles ne sont pas complètement fantaisistes.

Tout comme le sens que vous croyez lire dans cette image.

Et oui ! Pourquoi le lecteur doit-il oublier le fait que le livre soit, matériellement, sous les pieds de l’escrimeur ? Alors qu’il ne prend pas en compte le fait que l’imagerie médiévale possède des codes qui sont différents de ceux la photographie sportive moderne ?

En vrac, diverses possibilités expliquant la présence de ce livre :

  • Une illustration postérieure au couple d’escrimeur
  • Une marque de possesseur ou de bibliothèque
  • Un repère de lecture, tout comme les croix du I.33
  • Un artefact graphique, comme les couples de chiens du Gründtliche Beschreibung der Kunst des Fechtens
  • Une représentation réaliste d’un couple d’escrimeur s’entrainant sans piétiner un manuscrit à 100 florins
  • Une représentation réaliste d’un couple d’escrimeur s’entrainant tout en piétinant un manuscrit à 100 florins.
  • Un brave type se fait attaquer alors qu’il s’instruit, assis sur l’herbe.
  • Le manuscrit au sol est le Necronomicon et l’escrimeur en noir ne retient pas trois mots d’affilée.

Choisissez !

Cela ferait un superbe masque d’escrime, quant on y pense !

Pour vous livrer ma théorie sur cette affaire, je pense qu’on a affaire à un artefact graphique inhabituel. Il n’y a rien d’autre à voir dans cette image.

Tout d’abord, analyser une image sans le texte qui l’accompagne, c’est comme séduire une femme en regardant fixement sa main gauche tout en écoutant seulement un mot sur dix. Oui, c’est un sacré défi. Or, que nous dit le texte associé à cette curieuse illustration ?

Das ist ein ander stuckh von dem schilcher schilch zu dem ortt und nim den halss one forcht und dabey so merckh und lern kunst das du dich dar auß kundest Rechten gloss merckh

Bon, je vous passe la traduction, hasardeuse. Cherchez le mot « buch » (livre en allemand) ou un mot apparenté.
Yen a pas.

En fait, ce texte est similaire à tous les autres textes présents dans ce manuscrit. Il décrit un coup spécifique (le schi[e]lhau, ou coup divergent, pour les curieux) et apporte quelques précisions sur la place de la glose (gloss) dans l’ensemble de l’œuvre. Et c’est tout.

Si l’on pousse les investigations plus loin, en comparant les deux versions du même texte illustré, on s’aperçoit même que les autres témoins de ce texte ne montrent aucun livre sous les pieds de l’escrimeur.

Comparaison avec le Cod.I.6.2º.2

Bref, vous l’aurez compris, il faut être particulièrement prudent avec les images des livres anciens. Personne, ou presque personne, ne va imaginer qu’une enluminure montrant un dragon crachant feu et soufre montre une scène de la vie quotidienne. Personne, ou presque personne (disons pas les gens prenant un peu de recul) n’imagine que la Chanson de Roland décrit réellement des chevaliers fendant homme, heaume et cheval d’un seul coup d’épée.

Personne ne devrait donc imaginer qu’un livre au pied d’un escrimeur dans une source du XVIe siècle montre une situation similaire à celle d’un escrimeur avec un bouquin près de ses pieds, dans un gymnase parisien en 2013.

Par contre, tout le monde devrait se poser la question du pourquoi. Et acheter de bonnes chaussures. Et un masque. Achetez un bon masque.

La prochaine fois, nous plongerons dans une zone de guerre et réaliserons une interview des armes présentes sur le grand stage d’AMHE d’Ile de France. Nous avons reçus de nombreux courriers quant au racisme ambiant dont elles sont les victimes. Rien n’arrête les vrais journalistes.

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